Chapitre 9_ (Les suspects s'amoncèlent...)



En arrivant au Commissariat de Biarritz, Petiot trouva un long télégramme de Scotland Yard duquel il résultait que Sir Bartholomew Fenton était tout le contraire d'un gentlemen insoupçonnable.

Appartenant à une ancienne famille du Yorkshire, il était entré dans la diplomatie, où ses débuts avaient été brillants. Malheureusement un accord commercial qu'il avait négocié avec la Roumanie, avait permis

un groupe financier dans lequel il avait des intérêts de réaliser une spéculation que l'on avait jugée scandaleuse. A la suite de quoi, on l'avait discrètement invité à donner sa démission.

Depuis, il ne semblait pas qu'il se fut amendé, bien au contraire. Il avait des relations suivies, non seulement avec des gens du monde tarés, mais même avec de franches fripouilles. Ses besoins d'argent étaient considérables, car il menait une vie large et dissolue. on le soupçonnait de ne reculer devant rien pour se procurer des fonds.

II se trouvait au bal du marquis de Londonderry lorsque les émeraudes de lady Southport avalent disparu, et on l'avait soupçonné d'avoir contribué à cette disparition, car on avait la quasi-certitude qu'il avait eu ces émeraudes entre les mains.

Toutefois, on n'avait pu avoir aucune preuve contre lui. Il était extrêmement habile, et audacieux. Bien qu'Il eut vraiment mauvaise réputation, il avait gardé des
amitiés bien placées, et sa famille était puissante. On ne pouvait rien entreprendre contre lui qu'à coup sûr. Il fallait se montrer très prudent, et ne pas faire état de ce télégramme.

- En somme, se dit le Commissaire Petiot, la police anglaise a peur de se frotter à cet individu, qui a des relations, et elle serait bien contente que je fasse le travail à sa place, quitte à me laisser tomber si je rate mon coup.

II ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rapprocher ces renseignements de ceux qu'il avait reçus concernant la victime. Monnier, né d'une mère anglaise et d'un père français, parlant couramment les deux langues, avait été employé dans des enquêtes et des surveillances d'un côté et de l'autre de la Manche. Il n'aurait donc pas été surprenant qu'il connut Fenton et que Fenton le connut. Il fallait d'ailleurs noter que non seulement Fenton avait vu passer au cou de Monnier le fameux cordonnet. Mais il l'avait pas manqué de le faire connaître. N'est-ce point cela qui lui avait donné l'idée d'un meurtre dont un autre prendrait la charge ?

Mais tous ces arguments psychologiques ne résolvaient point la question essentielle : étant admis que Fenton était parfaitement capable de voler le collier de Mine Goldsmith, et de tuer Monnier - ce qui allait au delà de ce qu'on soupçonnait de lui - comment diable avait-il pu réaliser son vol et son crime, au cours de cette soirée, devant deux cent personnes, sans que nul ne s'aperçoive de rien?

Une chose en tout cas était certaine: deux heures après l'arrestation de Sir Bartholomew, si arrestation il y avait, le Quai d'Orsay appellerait le Procureur général au téléphone. Il fallait donc avoir de quoi lui répondre.

Et d'autre part une décision serait prise, après la reconstitution de ce soir, relativement à St-Yves. La vieille Mac Gregor était certainement au courant du passé de Fenton. Si elle allait en parler aux journalistes !

Tout cela était bigrement compliqué. Le Commissaire Petiot décida de profiter de la demi-heure qui lui restait, avant de dîner rapidement, pour pousser ses investigations sur l'étonnant anglais. Une conversation avec M. Goldsmith serait peut-être intéressante. II eut la chance de le trouver au bout du fil, et prêt à le recevoir.

- Y a-t-il longtemps, lui demanda-t-il, que vous connaissez M. Fenton?
Santiago Goldsmith parut-tomber des nues.

- M. Fenton ? Je ne veux pas être indiscret, Monsieur le Commissaire, et je sais que je n'ai point à vous questionner; mais je me demande...

- M. Goldsmith, je voudrais que notre entretien de ce soir demeurât absolument confidentiel.

Vous avez ma parole.

- Vous n'ignorez pas que, dans une enquête comme celle que je fais en ce moment, on est obligé de tenir compte de tous les éléments, de suivre toutes les pistes. C'est le seul moyen de trouver la bonne. Or, certains renseignements sérieux nous permettent de penser que M. Fenton ne serait pas un homme de tout repos.

Santiago sourit.

- Voici d'abord pour votre première question : il y a plusieurs années que je connais Sir Bartholomew ; j'ai fait des affaires avec lui, et je l'ai toujours trouvé d'une correction parfaite. Ceci dit, je répondrai à votre franchise par une franchise égale. On a raconté des histoires sur son compte. Certaines sont venues à mes oreilles. Mais vous n'ignorez peut-être pas que c'est un spéculateur habile et heureux. Je ne crois pas que l'on puisse réussir comme il l'a fait souvent sans créer des jalousies. D'autant plus qu'il n'est pas tendre pour ceux qui se mettent au travers de sa route. Admettons même - vous voyez que je fais des concessions - que les scrupules ne l'étouffent point, croyez-vous qu'un homme de sa situation commettrait un meurtre et un vol? D'ailleurs, quels moyens aurait-il eu de les commettre?

- II se trouvait dans le jardin au moment où Monnier a disparu.

- Evidemment. Mais il n'était pas seul. A ce compte-là, il y aurait beaucoup de meurtres possibles ! Et quand aurait-il pris le collier ?

- A quel moment, d'après vous, a-t-il disparu ?

- Je n'en ai aucune idée.

- M Goldsmith a d'abord déclaré qu'elle l'avait mis dans son coffre à bijoux après la soirée terminée. Puis elle a dit qu'elle n'en était pas sûre. Qu'en pensez-vous ?

- Ma femme a eu une soirée très fatigante. Elle était très énervée, et elle a bu un peu trop de champagne pour se doper. Je crois vraiment que ses impressions sont très vagues, et qu'on ne peut tenir compte de ses déclarations. Mon avis personnel, c'est que le collier s'est détaché, ou qu'on l'a détaché.

- Vous soupçonnez St-Yves ?

- Non, en vérité. Je ne soupçonne personne. Je ne sais quo croire. Mais j'aurais aimé que vous fissiez une en quête sur les nombreux serveurs que nous avions engagés pour ce soir-là.

- L'enquête a été faite. Elle n'a rien donné.

- Alors, c'est seulement parmi nos invités qu'il y a des suspects ? C'est gai !

- on va voir ce que va donner la reconstitution de ce soir. Et demain je causerai un peu plus longuement avec M. Fenton.

- Je vous souhaite bonne chance, Monsieur le Commissaire.


A suivre...

 

 




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