Vers onze heures, Georges St-Yves se leva, s'habilla et sortit. Mrs Mac Gregor lui avait donné rendez-vous au Sonny's à 1 h. Elle avait beaucoup insisté pour qu'il vint. " Il y a des gens qui croient que vous êtes en prison, lui avait-elle dit, vous devez leur montrer que ce n'est pas vrai. "
En prison ? II y serait peut-être le soir. II aurait en tout cas à subir cet atroce interrogatoire. II frissonna. Fuir ? De sa fenêtre, il voyait deux inspecteurs qui faisaient les cent pas devant la porte de l'hôtel. Le Commissaire Petiot jouait avec lui comme le chat avec la souris. Vieille image. Aucune n'était plus exacte. II le lâchait pour le saisir ensuite, pour l'affoler par ces alternatives d'espérance et de désespoir.
Lorsqu'il entra dans la longue salle du Sonny's, on eut dit qu'une grenade à gaz venait d'éclater. Les gens cessèrent de parler et presque de respirer. Puis les uns tentèrent de reprendre leur conversation. Certains affectèrent de ne pas le voir. D'autres s'avancèrent pour lui tendre la main, comme on donne un baiser au lépreux. Il sentit tout cela et en fut profondément humilié. II vit Jackie Goldsmith qui le regardait avec ravissement. Il lui rendit son sourire et allait s'avancer vers elle, lorsqu'il s'entendit appeler par Mrs Mac Gregor. Il ne put qu'obéir. Elle dérangeait tout le monde pour le faire asseoir à sa table, entre l'Ambassadeur des Etats-Unis et le prince de Benavente. On parla du prochain bal que le comte de Bassussary était en train d'organiser. Il ne fut pas question du drame auquel personne n'avait cessé de penser...
Car, si hétéroclite que fut cette société réunie pour une saison sur une plage, et prête à se disperser, elle se sentait solidairement atteinte. Un meurtre, un vol, ce n'était point cela qui pouvait l'émouvoir. Et si un inconnu de passage en avait été l'auteur, on aurait bientôt oublié ce fait-divers. Mais un membre du groupe avait été soupçonné. L'avait-on reconnu innocent? De toute manière, on ne pouvait plus se faire d'illusion. Un assassin se dissimulait parmi cette société choisie. Par un curieux paradoxe, Georges St-Yves, se trouvant dans cette atmosphère confortable du Sonny's, après la nuit horrible qu'il avait passée, éprouvait une sensation de bien-être, et était prêt à oublier les menaces du Commissaire. C'est alors qu'il vit ses deux anges gardiens, qui étaient entrés derrière lui, et qui buvaient au bar des Cinzanos, en faisant semblant de ne pas s'occuper de lui.
" L'il était dans la tombe et regardait Caïn ", pensa-t-il, car il avait fait des études secondaires. Mais cela lui rendit toute son angoisse.
En sortant, il put échanger deux mots avec Jackie " Venez me voir à six heures, lui dit-elle. Mon mari sera au Golf. "
" Darling, il ne faut pas vous inquiéter de cette affaire, lui affirmait, après un déjeuner vite servi, Mrs Mac Gregor en buvant le grand verre de Cognac dont elle accompagnait son café. Vous aurez le meilleur avocat qui soit, et ils seront obligée de vous mettre en liberté sous caution. Vous aurez aussi la caution. "
Cela ne parvenait point à le rassurer. Il comprenait bien le poids des charges qui pesaient sur lui. Et il éprouvait à l'idée d'être enfermé entre les quatre murs d'une cellule, une terreur sans bornes.
- Vous ne savez pas, tentait-il d'expliquer à sa respectable amie, qu'en France ce n'est pas du tout comme dans les pays angle-saxons. Là-bas, on considère que la liberté est pour l'individu un droit. loi, c'est une faveur. Un magistrat ou un policier qui laissent s'enfuir un coupable ont des quantités d'ennuis. Ils ne risquent rien à enfermer un .innocent. Lorsqu'on s'aperçoit de cette innocence, lorsqu'elle est bien établie, bien démontrée, on le relâche, et il n'a aucun droit de se plaindre. il ne peut que se montrer satisfait de s'en être tiré à si bon compte. C'est pourquoi, en cas de doute, le geste naturel des représentants de l'ordre, est d'envoyer l'homme en prison, et de l'y laisser le temps qu'il faut, parfois des semaines, parfois des mois.
En parlant ainsi, il se montrait d'ailleurs absolument injuste envers le Commissaire Petiot et le Juge d'Instruction qui, dans ce même moment, discutaient son cas, avec beaucoup de scrupules.
- Voyez-vous, Monsieur le Juge, expliquait le Commissaire, c'est trop simple, trop facile. Certes, il n'y aurait pas l'affaire du collier, je penserais en effet qu'il s'agit d'un accident qu'il a voulu ensuite camoufler.
- Mais, dit le Juge, ce St-Yves est un individu dont la moralité n'est même pas douteuse. Il vit d'expédients. Vous me dites qu'il se fait entretenir par une vieille folle. N'a-t-il pas eu l'idée de conquérir d'un coup la fortune et l'indépendance? La vente du collier lui aurait rapporté plusieurs dizaines de millions.
- Il n'y aurait que le vol du collier, je serais de votre avis, mais il y a le meurtre. Au demeurant, je ne crois pas que son esclavage lui soit très lourd.
- Ce sont des gens pourris.
- Dans une certaine mesure. Capables de commettre de petites saletés, chantage, escroquerie, prostitution, peut-être. Mais un assassinat ! Je crois que ça le dépasse.
- C'est trop grand pour lui !
- Si vous voulez. L'auteur de ce crime et de ce vol, car je suis persuadé que c'est le même individu, est un bandit d'envergure. N'oublions pas que plusieurs personnes ont vu St-Yves mettre son cordon autour du cou de la victime. L'aurait-il fait aussi publiquement s'il avait eu des intentions criminelles ? L'autre, au contraire, avait ainsi son suspect tout trouvé, au cas où l'on s'apercevrait que Monnier n'était pas mort noyé.
- Vous vous lancez dans les hypothèses. Vous faites du roman.
C'est vrai, Monsieur le Juge. Mais je n'agirai qu'en tenant compte des faits. Ce soir vous devez procéder à la reconstitution. Peut-être fournira-t-elle des indices. En tout cas, nous verrons l'attitude des suspects.
- Vous en avez plusieurs.
- Tous ceux qui sont mêlés de près à cette affaire.
J'attends d'ailleurs de Londres des renseignements qui peut-être vont
vous orienter.
- En résumé, vous n'êtes pas d'avis d'arrêter ce st-Yves ?
- Pas pour le moment. Vous en déciderez ce soir, Monsieur le Juge.
- A tout à l'heure,
Monsieur le Commissaire.