Chapitre 6 (En passant par Chantaco...)



La réponse lui fut apportée de la manière la plus simple.

Le lendemain, en effet, il y avait un grand déjeuner au château de Bassussary. Aucun de ceux qui ont passé sur la Côte Basque n'ignore cette magnifique demeure, construite en 1051 par les seigneurs de Bassussary desquels descend en ligne directe l'actuel comte de Bassussary.

Erigée sur un piton rocheux, elle a subi victorieusement maintes attaques, déversant le plomb fondu et l'huile bouillante, sur la tête des assaillants. Elle contribua grandement à la défense de Bayonne, où s'illustra Lautrec. Depuis cette époque, créneaux et mâchicoulis, soigneusement entretenus n'ont plus qu'une va. leur décorative. Il n'en reste pas moins que c'est un des hauts lieux du pays basque français, quelque chose de comparable à ce qu'est Guernica de l'autre côté de la frontière.

Ce château-fort reçut la visite de tous les souverains qui passèrent dans ce pays. Encore que la question des dates pose quelques problèmes, on affirme que Charlemagne s'y reposa en revenant d'Espagne, et que c'est là qu'il apprit la défaite de son neveu à Roncevaux. Louis XIV y passa quelques heures au moment de son mariage. Et Philippe V s'y arrêta en allant prendre possession du trône d'Espagne. Napoléon 1y eut avec Talleyrand une conversation historique. La Reine Victoria, Edouard Vil, Alphonse X111 y furent repus. Et nous ne dirons rien du duc de Wellington, qui y avait installé son quartier général en 1814, ni du général Von Hammeschnitt qui fit de même en 1940.

Homme de goût, fin lettré, grand seigneur et poète comme le furent Charles d'Orléans et Marguerite de Navarre, le maître de ce lieu s'efforce de faire aimer des étrangers l'âme de ce pays basque qu'il a chantée dans ses vers.

C'est pourquoi il avait convié quelques personnes pour leur faire admirer la création d'un nouveau ballet que la fameuse troupe de danseurs, les Oldarra, devaient ensuite faire applaudir à Londres, à Bruxelles, et à Montevideo. II y avait entre autres, M. Légèreté, adjoint au Maire de Biarritz, Mgr Dufaure, protonotaire apostolique, attaché culturel à Belgrade, le baron de Courcy, les demoiselles Préval, Sir Bartholomew Fenton, le prince Minouh, fils de l'Empereur d'Iran, la duchesse de la Rochefoucauld, le baron et la baronne Géraud, la comtesse de Montargis, Cécile Sorel, et une douzaine d'autres personnalités en vue.

Au cours du déjeuner, il fut évidemment question du drame de la villa " Maryluna y.

- On fait beaucoup de bruit autour d'une affaire bien ordinaire, dit sir Bartholomew. Ce n'est pas un crime, c'est un accident.

- Comment, un accident? Pourquoi tenter de minimiser ce qui se passe à Biarritz? dit M. Légereté. Il a bel et bien été étranglé. Le médecin légiste, qui est de mes amis, me l'a assuré.

- Oui. Mais il a été étranglé par accident.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Je l'ai vu.

Cette affirmation provoqua un vif intérêt.

- Vous l'avez vu étrangler?

- Oui.

- Et vous n'êtes pas intervenu.?

- Voilà ce qui s'est passé. Ce jeune homme, fort beau d'ailleurs, qui avait un lacet rouge...

- Georges St?Yves.

- Oui, ce Monsieur St-Yves lui a mis son lacet autour du cou par manière de plaisanterie.

- Et il a tiré sur le lacet?

- Oui. L'autre l'a suivi en riant. Mais St-Yves qui avait un peu trop bu, a dû tirer trop fort, et il a dû jeter le mort dans la piscine pour faire croire qu'il s'était noyé tout seul.

- Il faut dire cela à la police.

- Je suis étranger et ne désire pas avoir de complications. D'ailleurs, je ne suis pas seul à l'avoir vu. 11 y avait notamment Mme Goldsmith.

- Elle ne parlera sûrement pas. .

- Pourquoi ?

L'ainée des Préval prit alors la parole.

- Vous ne savez pas qu'elle a le grand béguin pour St-Yves ?

- Et son mari, qu'en dit-il ?

Lui, vous savez, pourvu qu'il gagne de l'argent, il se moque du reste.
Heureusement pour lui.

- Mais comment dans ces conditions St-Yves aurait-il pris le collier ?

- Elle va peut-être le retrouver dans son armoire. A moins qu' elle lui en ait fait cadeau. Ces femmes là, ça gagne si facilement les rivières de diamants...

- Mais elle va se faire arracher les yeux par Mrs Mac Gregor.

- Ce serait dommage, car ils sont très beaux.

- Oui, c'est ce qui lui reste de mieux.

etc. etc.

Toute cette conversation avait été soigneusement notée par le maître d'hôtel, qui le raconta à une femme de chambre, qui le répéta à son beau-frère, lequel était agent de ville, de telle sorte que, le soir même, le commissaire Petiot en était informé.

II donna aussitôt des ordres pour qu'une surveillance de tous les instants fut exercée sur Georges St-Yves. Car, avant de l'entendre, il était nécessaire de connaître le témoignage de l'Anglais. Il était cinq heures de l'après-midi. Où pouvait-on trouver sir Bartholomew ?

Le commissaire se fit conduire en différents endroits où il pouvait espérer le rencontrer. A la pâtisserie Dodin au Club, au Golf du Phare. Là, on lui indiqua qu'il participait à un tournoi à Chantaco, qui est un des golfs de St-Jean-de-Luz. Il se hâta vers cette station, qui est à 75 km. de Biarritz. Sur la route les autos se suivaient à vingt mètres l'une de l'autre. A peine notre limier eut-il un regard pour la falaise de Bidart et pour la jolie vallée de l'Ouhabia qui sépare Bidart de Guéthary. Pourtant le paysage était magnifique, avec comme fond de décor les Pyrénées bleues venant finir dans la mer d'un bleu plus clair. Des maisons blanches sur les molles collines et d'innombrables villas plus basques que les vrais maisons basques aux poutrelles rouges. Tout cela le laissait entièrement froid

Suivant les bords de la Nivelle, la voiture de la police arriva au golf. Hélas ! le tournoi était terminé. Peut-être sir Bartholomew était-il à l'hôtel de Chantaco ? On s'y rendit.
C'est une ravissante maison mauresque avec un patio, des arcades, un jet d'eau. Sir Bartholomew était en train de prendre son thé. Malgré son impatience, le commissaire le laissa terminer cette importante opération. Puis il lui fit demander quelques minutes d'entretien.

Sir Bartholomew Fenton était un homme d'une cinquantaine d'années, au teint coloré, au cheveu rare et blond, aux yeux bleus, avec cet air inintelligent qui caractérise les Anglais bien nés, et qui n'exclut pas une grande finesse.

Il avait occupé, disait-on, d'importantes fonctions diplomatiques, dont il gardait une réserve qui ne le quittait jamais, même après l'absorption d'une quantité notable de whisky.

Il accueillit fort courtoisement le Commissaire, s'exprimant bien en français, avec un fort accent britannique.

Petiot lui fit connaître sa mission.

- Je crois, lui dit-il, que vous avez été témoin d'une scène qui s'est produite dans la nuit où Monnier a été tué...

- En effet, répondit l'Anglais. Mais je ne suis pas seul à y avoir assisté. Et je suis étonné que vous vous adressiez à moi, qui suis étranger, pour vous renseigner.

- Il y avait aussi Mlle Préval.

- Oui. Et plusieurs autres personnes.

- Pouvez-vous me dire leurs noms ?

- Je ne suis pas un agent de police.

Le Commissaire était embarrassé par cette attitude. II se demandait ce qu'eut fait en l'occurrence un détective de Scotland Yard.

- Monsieur Fenton, dit-il avec sévérité, je vous rappelle qu'il s'agit d'un meurtre.

- Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un meurtre, mais d'un accident.

Vous avez déclaré devant plusieurs témoins que vous aviez vu St-Yves étrangler la victime.

- Ah non, monsieur, dit l'Anglais. Je l'ai vu mettre le cordon autour de son Cou. C'est tout ce que j'ai vu. Et je ne dirai rien de plus, même quand vous me soumettriez à la torture comme a coutume de faire la police française. Au revoir, Monsieur.

Et il s'en alla dignement.

Aussitôt rentré à Biarritz, le Commissaire envoya deux inspecteurs en civil chercher St-Yves et l'amener au commissariat.
Le beau jeune homme n'était guère brillant lorsqu'il fit son entrée dans le bureau où on l'attendait.

- Vous vous appelez Georges St-Yves, dit le commissaire. Quel âge avez-vous ?

- 34 ans.

- Quels sont vos moyens d'existence.

- Je fais des affaires.

- Quelles affaires ?

- Toutes sortes d'affaires.

- Par exemple?

- Je m'occupe d'ameublement.

- Vous êtes décorateur.

- Pas exactement. Mais, supposez que vous cherchiez des meubles anciens. Je peux vous en trouver de presque authentiques. Je travaille à la commission. Je travaille aussi dans les automobiles.

- Que gagnez-vous avec ça?,

- Dans les cinquante mille francs par mois, tantôt plus, tantôt moins.

- C'est avec ça que vous vous payez une montre bracelet en or et une voiture américaine ?

- Il y a lesà-côtés.

- Mme Mac Gregor ?

- Monsieur le Commissaire, je ne vous permets pas..

- Que ne permettez-vous pas ?

Georges St-Yves essaya de crâner.

- Je vous préviens, dit-il, que le chef de cabinet du Ministère des Postes est un de mes amis, et que je vais me plaindre de la manière Intolérable...

- Vous ferez mieux de me dire comment vous avez fait pour porter dans la piscine le cadavre de Monnier que vous avez étranglé.

St-Yves se dressa avec une figure pourpre.

- Ce n'est pas vrai ! Je ne l'ai pas étranglé !

- Mon garçon, dit le Commissaire, vous avez déjà commis beaucoup de sottises dans cette affaire. Mais pour l'instant, rien n'est perdu pour vous. Mon sentiment personnel est très net. Je considère qu'il s'agit d'un accident. Vous l'avez tué en vous amusant, sans le faire exprès.

- Je ne l'ai pas tué !

- Je vous demande de m'aider à vous sauver. Un accident n'est jamais qu'un accident. Que vous vous soyez affolé ensuite est assez compréhensible. Vous pouvez être assuré qu'il vous sera tenu compte de votre franchise.

En réalité, l'opinion du Commissaire était loin d'être établie. Mais l'intéressant était que St Yves avouât être l'auteur de la mort de Monnier. On parlerait ensuite du collier, et on verrait si l'accident était aussi involontaire qu'il paraissait...

- Ce n'est pas moi qui l'ai tué, répéta St-Yves avec obstination.

- On vous a vu lui mettre au cou votre cordonnet d'étrangleur.

-Je ne l'ai pas étranglé.

- il ne faudrait quand même pas que vous me preniez pour un imbécile.

- Voilà ce qui s'est passé, Monsieur le Commissaire. Ce monsieur est venu parler à Mme Goldsmith, qui était avec moi. Alors par plaisanterie, je lui ai mis le cordon autour du cou, en déclarant que, pour le punir de ne pas s'être habillé en hindou, Kâli, le condamnait mort.

- Je vois que vous devenez raisonnable. Alors, vous avez tiré sur le cordonnet de soie rouge.

- Oui. Mais il avait mis sa main à son cou, et je savais que je ne lui faisais pas de mal. D'ailleurs, il riait. Lorsque nous avons été hors de la lumière...

- Vous l'aviez entraîné dans l'obscurité.

- Il se laissait faire.

- Vous vous rendez compte que votre récit est invraisemblable ?

- Je vous jure que c'est vrai. Lorsque nous avons été dans l'obscurité, il m'a attrapé la main qui tenait le cordonnet, et tout en continuant à rire, l'a serrée si fort que je l'ai lâché.
II m'a dit alors : " Ca va bien, mon vieux, asseyons nous plutôt sur ce banc et donnez-moi une cigarette. "

-Vous ne connaissiez pas ce monsieur?

Non, mais à quatre heures du matin on oublie un peu le cérémonial.

- C'est juste. Vous avez parlé avec lui.

- Oui.

- De quoi ?

- Des personnes qui se trouvaient devant nous en train de danser sur la terrasse, Sir Bartholomew, les petites Préval, le baron de Courcy, Mme Goldsmith, et les autres...

- Pouvait-on vous voir de la terrasse?

- Non. Nous étions dans l'obscurité.

-Vous rendez-vous compte à quel point il sera difficile de faire admettre cette histoire par une Cour d'Assises ?

- Mais je ne vais pas passer en Cour d'Assises ?

- Vous n'y passerez pas si vous reconnaissez que la mort de Monnier a été accidentelle...
- Ce n'est pas moi qui l'ai tué.

- Je ne comprends pas qu'un garçon intelligent s'obstine comme vous le faites. Ce n'est pas la première fois qu'un accident arrive. Peut-être est-ce la faute de la victime qui a fait un faux mouvement. Reconnaissez simplement qu'il est tombé. Après, vous ne savez plus très bien ce qui s'est passé. Et il n'est plus question de meurtre. Vous serez condamné avec sursis.

- Il n'est pas tombé.

- Vous êtes vraiment têtu comme une bourrique. Je vous propose la seule explication qui soit capable de vous éviter les travaux forcés.

- Les travaux forcés !...

- A moins qu'on ne retienne la préméditation, et dans ce cas...

Il fit un geste sinistre.

- Couic !

- Ce n'est pas moi qui l'ai étranglé !

- Si vous dites çà, Personne ne vous croira. Si vous reconnaissez que vous l'avez étranglé involontairement ? ce qui est d'ailleurs mon opinion ? on ne peut pas vous convaincre du contraire, et vous vous en tirez au meilleur compte.

L'interrogatoire dura jusqu'à cinq heures du matin. Deux inspecteurs avaient relayé le Commissaire. A aucun moment, il est bon de le dire, ils n'eurent un geste brutal. Toujours les mêmes questions. Toujours les mêmes réponses. Petiot revint lui-même à la charge.

- Je vois, dit-il a la fin, que j'ai affaire à une forte tête. Vous regretterez votre obstination.

- Vous m'arrêtez?

- Non. Je vous laisse provisoirement en liberté. Soyez ce soir à 9 h villa Maryluna. Nous procéderons à la reconstitution. Après quoi nous prendrons une décision à votre égard. Et il est probable que si vous conservez l'attitude stupide que vous avez cru devoir prendre, vous coucherez à la Villa Chagrin.

Et, après avoir ordonné qu'on exerce sur lui une surveillance constante, il le laissa partir.

Suivi à distance respectueuse par deux inspecteurs, St-Yves sortit du commissariat. II se dirigea vers le bord de la mer. L'aube commençait à blanchir la crête des vagues sur lesquelles flottait une brume légère. Il pensa que s'il se baignait dans cette eau salée il retrouverait la fraîcheur, la pureté, il se débarrasserait de la honte et de la peur qui brûlaient son front. Tout cela était trop compliqué. A pas lents il rejoignit son hôtel et s'endormit péniblement.


A suivre…

 




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