Chapitre 2 (Ca ne rigole plus...)


La piscine de Maryluna, entre midi et deux heures, était un des endroits les plus agréables de Biarritz. Quelques intimes s'y réunissaient. Des jeunes femmes, des hommes jeunes. Autant de vérité qu'il est possible en cette saison et en ce lieu. Des beautés à l'épreuve de l'eau. Des sentiments aussi solides que le " rouge baiser".

Tandis que le personnel ouvrait portes et fenêtres, balayait les monceaux de bouts de cigarettes, remettait les tapis en place, quelques personnes courageuses, malgré les fatigues de la nuit, étaient venues au rendez-vous habituel. Jackie Goldsmith, sortant du bain, fraîche comme une orchidée, recevait les compliments de ses amis sur sa fête merveilleuse. Les deux petites Preval faisaient consciencieusement des exercices de crawl, tandis que Roberto Rodriguez exécutait, au plus profond de la piscine, des plongeons savants.

_ Ma chérie, il faut que nous partions, dit la ravissante Francine de Montfort. Nous allons déjeuner à Hendaye chez Paule de Beauval.

_ Tu as bien le temps. Il est à peine une heure. Mon mari n'est pas encore descendu. Il serait au désespoir de ne pas t'avoir admirée ce matin.

_ Tant pis pour lui; ça lui apprendra à faire le paresseux.

_ Je vais l'appeler, dit Jackie. Et elle se dirigea vers la maison.

A ce moment, Roberto, du milieu de la Piscine, jeta un cri épouvanté. On se précipita. En quelques mouvements, il fut hors de l'eau. II était vert. II grelottait.

_ Vous avez pris froid, lui dit Jackie inquiète ?

Lui montrait l'eau d'un doigt tremblant :

_ Là, dit-il, là ! II y a un homme. Je l'ai vu ! je l'ai touché !

_ Un homme ?

_ Un monsieur en smoking. II est là !

Santiago Goldsmith et Sir Bartholomew venaient d'arriver.

_ Mon cher, dit l'Anglais, ce sont les cocktails de cette nuit que vous n'avez pas supportés. Quelquefois, ça fait voir un éléphant rose. Le mieux, c'est de prendre un gin-fizz avec peu de gin et beaucoup de citron.

_ Je vous dis qu'il y a un monsieur en smoking dans la piscine !

_ Mais enfin, à qui ferez-vous croire qu'un type soit assez fou pour se mettre un smoking, à midi, pour aller nager dans une piscine.
_ Il ne nage pas. Il est immobile, couché sur le dos, au fond de l'eau, la bouche ouverte.

_ Alors, c'est un noyé.

_ Peut-être, dit l'aînée des Préval, qui avait son diplôme d'infirmière, qu'il faudrait lui faire ta respiration artificielle.

Santiago Goldsmith prononça des paroles de sagesse.

_ Depuis quelle heure êtes-vous là ?

_ Depuis midi un quart.

_ Ça fait trois quart d'heure environ. Or le noyé, si noyé il y a, était certainement là avant vous. Donc, il n'y a aucun espoir de le ramener à la vie. Et il ne nous reste plus qu'à prévenir la Police. Quant à Roberto, s'il a eu des visions, et qu'il fasse déranger ces gens pour rien, il passera un mauvais moment.

_ Puisque je vous dis, que je l'ai touché. Il est tout froid.

Mais c'est un monsieur que nous connaissons? demanda la plus jeune des Préval.

_ Tu imagines que je ne l'ai pas regardé sous le nez.

_ Dire que nous avons nagé avec un noyé dans l'eau au dessous de nous!

_ II aurait pu nous tirer par les jambes.

_ Cessez ces plaisanteries ridicules, dit Jackie Goldsmith. C'est peut-être un de nos anis qui est là en ce moment.

_ Georges St-Yves !

_ Pourquoi Georges St-Yves ?

_ C'est le premier jour qu'on ne le voit pas à la piscine.

_ C'est complètement idiot.

_ Ça m'étonnerait qu'il se noie.

_ Il nage comme un poisson, dit Santiago Coldsmith.

L'arrivée du Commissaire de Police interrompit ces commentaires au moment où ils allaient évoluer vers la médisance. Pour la troisième fois, Roberto lui raconta sa découverte.

_ Puisque vous plongez si bien, lui dit le commissaire, et que vous savez où il est, ne pourriez-vous remonter votre noyé à la surface?

_ Ah non il m'a suffi de le voir une fois.

_ Mais où est-il ?

_ Là.

_ Je ne vois rien.

_ C'est .à cause de la réverbération du soleil sur l'eau. ,

En effet, d'un autre point on voyait une ombre noire immobile sur le fond vert de la piscine.

Les pompiers, en quelques minutes, retirèrent le noyé de l'eau et l'étendirent sur la pelouse.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un smoking noir impeccablement boutonné. un mouchoir blanc à sa pochette. Son nœud de cravate était Intact. On ne lui voyait aucune blessure. Sa face était toute bleue.

Ni les Préval, ni Sir Bartholomew, ni le baron de Courcy. qui venait d'arriver, ne connaissaient ce personnage.

_ Etait-il à votre soirée d'hier? demanda le comirnissaire à Santiago Goldsmith.

J'ai l'impression de l'avoir déjà vu, mais je ne puis mettre un nom sur lui.

Mme Goldsmith, aussitôt que le cadavre était sorti de l'eau, avait disparu.

On l'envoya chercher. Elle arriva, pâle, les lèvres décolorées.

_ Excusez-moi, dit-elle, M. le Commissaire, j'ai cru que j'allais m'évanouir.

_ C'est moi qui m'excuse, Madame, mais je dois vous demander si vous connaissez la victime.

_ Je ne sais pas... Il me semble...

On fouilla ses poches. II y avait dans son portefeuille vingt mille francs en billets de banque, et des papiers au nom de Marcel Monnier, inspecteur d'assurances.

_ Ce nom vous dit-il quelque chose ?

_ Mais oui. Maintenant je me souviens, répondit Santiago. Il était à notre bal d'hier soir.

_Vous l'aviez invité?

_ A vrai dire, ce n'était pas tout à fait cela. Les bijoux de ma lemme sont assurés à la Cie Providentiel and Impéria. Il est attaché à cette compagnie qui a plusieurs clientes importantes en ce moment à Biarritz. Il est venu me demander d'assister au bal, sachant que s'y trouveraient rassemblées un grand nombre de pierres précieuses, capable de susciter la convoitise des malandrins.

_ Vous lui avez parlé hier soir au bal.

_ J'ai sans doute échangé quelques mots avec lui, comme avec quantité de personnes.

_ Avait-il bu ?

Santiago haussa les épaules.

_ Vous savez, personne n'était à jeun.

_ Il a du tomber dans la piscine et se noyer.

_ C'est probable.

_ Comme le Procureur de la République et le Juge d'Instruction vont arriver, je demandé aux personnes qui ont assisté à la découverte de ne pas s'éloigner.

_ Mais nous devons aller déjeuner à Hendaye chez la comtesse de Beauval.

_ Madame, je suis désolé

_ Quelle idée il a eue de se noyer, cet individu. Paule va être furieuse.

_ Je vais toujours vous faire apporter des sandwiches, dit Santiago Goldsmith.

Le Procureur de la République, le Juge d'Instruction, le greffier, le médecin-légiste arrivèrent alors. Ces personnages ne doivent pas être très différents des autres hommes dans les conditions ordinaires. Mais leur groupe compassé, auprès d'une forme humaine étendue, était quelque chose de très impressionnant. On voit derrière eux le mirage de la guillotine. Et le plus innocent se cherche des alibis.

Le médecin, d'un geste irrespectueux, fit sauter la couverture que l'on avait jetée sur le cadavre.

_ Il se porte bien, dit-il.

_ Mais il est mort, protesta le commissaire.

_ Bien sûr, il est mort. N'empêche que c'était un type solide, bien nourri, et qui n'avait pas l'air malade.

_ Il n'est pas mort de maladie, puisqu'il s'est noyé.

_ On verra tout à l'heure de quoi il est mort.

Le médecin remuait gaillardement les bras et les jambes du cadavre.

_ En tout cas, dit-il, il n'est pas mort depuis longtemps. II n'est pas encore en état de rigidité. Mais il est complètement froid.

_ A quelle heure fixez-vous la mort, Docteur?

_ Trois heures du matin environ.

_ Je l'ai vu vivant à quatre heures, dit Madame Goldsmith, qui s'était rapprochée.

_ Vous savez, Madame, on ne peut être précis à une heure près. Nous ne sommes pas dans un roman policier.

_ Vous l'avez vu à quatre heures? demanda le Juge. Vous en êtes sûre ?

_ Absolument. Je lui ai même parlé. Je me le rappelle maintenant.

Je vous entendrai tout à l'heure, madame. Cela est fort intéressant.

La voiture des Pompes Funèbres vint chercher le corps pour le porter à la morgue où devait avoir lieu l'autopsie. Le médecin-légiste s'en alla derrière elle. Dans un salon de "Maryluna", le Juge commença ses interrogatoires. Le greffier, qui avait apporté sa ma. chine à écrire, notait au fur et à mesure les réponses que lui dictait le magistrat.

Roberto passa le premier. Il fallut un certain temps pour que le nom de son père et de sa mère fussent transcrits sans erreur d'orthographe. Puis, on lui demanda son âge et le lieu de sa naissance.

Il raconta à nouveau l'histoire qu'il commençait à savoir par coeur.8 Mais comment se fait?ii, lui dit le Juge, que lorsque vous avez vu ce corps vous ne l'ayez pas sorti de l'eau?, Vous auriez pu penser qu'il était possible de le ramener à la vie.

_ Il était mort depuis longtemps.

_Comment saviez-vous qu'il était mort?

_ Il ne bougeait pas.

_ Il n aurait pu être qu'évanoui. Passons ! Vous vous trouviez hier à ce bal ?

_ Oui, monsieur le Juge.

_ Vous n'avez pas eu de conversation, pas de dis. cussion avec la victime ?

_ Je ne l'ai même-pas vu.

_ Pourtant, lui aussi était au bal.

_ Je ne l'ai pas vu. Il y avait plus de deux cents personnes.

_ Y en avait-il beaucoup en smoking noir ?

_ Non. On était déguisé en hindous.

_ Il est surprenant que vous n'ayez pas remarqué le monsieur ,en noir. Qu'avez?vous fait entre trois et quatre. heures du matin ?

_ J'ai dansé, j'ai bu, je me suis amusé ....

_ Etes-vous resté dans la maisons?

Non, j'ai dansé devant la pelouse.

_ Etes-vous allé du côté de la piscine?

_ Non. Je vous jure que non, monsieur le Juge,
répondit Roberto.

_ Voulez-vous signer votre déclaration.

C'est ce que fit le jeune homme. Puis il se retira, extrêmement inquiet des suites de cette rencontre. Il communiqua son émotion aux. petites Préval qui furent entendues ensuite. Elles ne savaient rien. Elles n'avaient rien vu.

Santiago Goldsmith déclara qu'il se souvenait d'avoir vu Monnier au cours de la soirée. Il avait fort à faire en qualité de maître de maison, et n'avait prêté aucune attention à la victime. II n'était. pas allé du côté de la piscine.

La déposition de Mrs Goldsmith fut plus intéressante. Elle se rappellait avoir eu une brève conversationtion avec Monnier.

_ A quelle heure, Madame?

Entre trois heures et demie et quatre heures.

_Vous ne pouvez pas préciser davantage?

_ Non, Monsieur le Juge.

_ Avait-il l'air d'être en état d'ébriété?

_ II ne m'a pas fait cette impression.

_ Vous rappelez-vous ce qu'il vous a dit?

_Oui. Il m'a dit qu'il avait reconnu parmi nos invités.un individu suspect.

_ Cela est intéressant. .Voug a-t-il indiqué lequel ?

_ Non. A ce moment nous avons été interrompus,

_ Où avait lieu cette conversation ?

_ Dans le jardin, devant la pelouse.

_ N'avez-vous pas essayé de la reprendre et de lui faire préciser ce propos?

_ Je ne l'ai pas revu..

_ Donc, à partir de ce moment, il a quitté votre soirée ?

_ Il est fort possible qu'il soit resté. Mes Invités étaient dispersés dans les salons et le jardin.

_ II était attaché à une compagnie d'asurances ?

_ Oui. C'est ce qu'il avait expliqué, lorsqu'il avait demander d'assister à la fête.

_ Vos bijoux sont assurés à cette compagnies? Oui, Monsieur le Juge. _ Pour quelle somme ?

_ Deux cents millions.

_ Diable ! Ce sont de beaux bijoux ! Des bagues, des bracelets ?

_ Oui, Monsieur le Juge, et des colliers. ? Portiez vous ces bijoux hier soir ?

_ J'en portais quelques-uns.

_ Aucun d'eux n'a disparu ?

_ Non, Monsieur le Juge.

_ Vous en êtes sûre?

_ Oui, je les ai rangés dans mon coffre après le bal

_ Vous n'avez pas connaissance que d'autres personnes présentes à ce bal aient perdu des bijoux ?

_ Non.

Comme le greffier achevait d'écrire ces lignes, le médecin légiste revint. Il avait l'air fort joyeux. Il prit à part le Procureur de la République et le Juge d'Instruction.

_ Voilà. J'ai fait mon autopsie.

_ Eh bien ?

_ Ce n'est ni un accident ni un suicide.

_ Un crime?

_ Indiscutable.

_ On l'a tué ?

_ Très proprement. Il porte au cou un sillon de strangulation tout à fait net.

_ On l'a étranglé?

_ Avec un cordonnet ou un fil de fer très mince. Ilétait déjà mort quand il est tombé à l'eau.

A ce moment, Mrs Goldsmith, qui s'était éloignée durant cette conversation, se précipita sur le Juge, la figure bouleversée.

_ Monsieur le Juge, on m'a volé mon collier !

_ Votre collier?

_ Oui. Pendant votre interrogatoire j'ai eu soudain une inquiétude. Je viens d'aller voir mon coffre à bijoux. Ma rivière de diamants a disparu.

_ L'affaire commence à prendre tournure, dit le greffier.



A suivre...




Retour