Chapitre
18
Un obstacle imprévu vint de St-Yves. Aux avances du gardien, il avait commencé par répondre qu'il était très bien là où il était, qu'on finirait par reconnaître son innocence et qu'il ne se souciait pas d'aggraver son cas par une tentative d'évasion qui pouvait échouer.
Quelle nouille que ce garçon-là, pensa Santiago avec pitié, lorsque l'autre lui rapporta le propos. Et dire qu'on le croit capable d'avoir tué deux hommes.
Plusieurs jours se passèrent en négociations. A la fin, le plan qu'on lui présenta était si simple et paraissait si sûr qu'il accepta.
Il était d'autant plus facile à réaliser que l'administration de la prison, non seulement fermerait les yeux mais encore prendrait soin qu'une intervention fortuite ne fit pas échouer l'évasion.
De telle sorte qu'il n'y a aucun inconvénient à faire connaître le plan de cette évasion. Aucun bandit ne se risquera à le copier, pour échapper à la Justice.
II s'agissait tout d'abord " d'oublier " St-Yves dans le parloir. Le soir fixé, il demanderait à son avocat de venir le voir vers la fin de la journée. Le gardien complice serait là, refermerait la porte du parloir pendant qu'il raccompagnerait Me Lagarde. Vers les dix heures du soir, quand seul veillerait le service de nuit, il viendrait lui ouvrir la porte, et le mettrait dans la rue. Là, il serait pris en charge par " la patronne " de Santiago Goldsmith qui l'amènerait dans la voiture.
Petiot approuva ce plan, et chacun prit ses dispositions pour l'exécuter le mercredi suivant, à dix heures très précises.
Santiago Goldsmith fit connaître à sa femme et à ses amis que, ce jour-là, il était obligé d'aller à Paris pour une affaire urgente. II partirait par la route vers la fin de la journée.
Puis il rédigea le billet suivant, qu'il tapa à la machine, et qu'il glissa dans la boite aux lettres de " Maryluna ".
Madame,
Si vous avez de l'amitié pour Georges St-yves, vous pouvez lui rendre un immense service. Des gens qui s'intéressent à lui l'ont fait évader de la prison où il est injustement enfermé. Trouvez vous ce soir mercredi à vingt-deux heures très précises avec votre voiture, à une quarantaine de mètres de l'entrée de la prison de Rayonne (à gauche en regardant cette porte). A vingt deux heures vous devez voir sortir St-Yves de la prison Il se dirigera vers Bayonne. Suivez-le quelques mètres, vous assurant qu'il est seul. En arrivant à sa hauteur, arrêtez-vous, appelez-le, faites-le monter dans la voiture et filez à toute allure vers votre maison d'Ainhoa où. on viendra le chercher demain matin à l'aube pour lui faire franchir la frontière en toute sécurité.
" Si vous ne le faites pas, il sera repris par la police et son cas s'en trouvera aggravé. "
" Brûlez cette lettre aussitôt après l'avoir lue. "
Puis Santiago se rendit à Aïnhoa. Il ouvrit l'armoire où se trouvaient les bouteilles. II y en avait une de cognac, une de gin, une de whisky. Il vida soigneusement les deux premières, tira de sa poche un petit flacon qu'il mélangea à celle de whisky, qu'il laissa en évidence.
Puis il prit une lettre qu'il avait préparée. On y voyait sa propre adresse, écrite de l'écriture de sa femme. (Parmi les talents de Santiago Goldsmith figurait celui d'imiter les écritures. Cela lui avait valu, voici une vingtaine d'années, une villégiature à la prison de Caracas). II mit cette lettre dans la pièce qu'il avait l'habitude d'occuper lorsqu'il allait à Aïnhoa, placée de manière à ne pouvoir être vue du premier regard, mais à n'échapper certainement pas à une perquisition.
Le piège était tendu. il n'y avait plus qu'à laisser agir les ressorts.
La prison de Bayonne, comme tous les prisons qui se respectent est entourée d'une haute muraille. II y a une lumière allumée au dessus de la porte d'entrée. Une puissante ampoule électrique, placée de l'autre côté de la rue, éclaire le mur de la prison. Mais une allée de marronniers magnifiques suit la rue, le long du mur. Le feuillage des arbres Sous l'éclairage électrique était d'un vert cru. Mais à leurs pieds l'ombre était épaisse.
Dès 21 h. 30, le Commissaire Petiot avait posé son embuscade. La traction avant de la police était cachée tous feux éteints dans une ruelle perpendiculaire à celle où s'ouvrait la porte de la prison. Un des deux inspecteurs qui accompagnait le commissaire faisait le guet.
Tout se passa comme il était prévu. Le gardien complaisant mit St-Yves dans la rue, referma la porte et alla se coucher.
St-Yves se trouvant seul frissonna. Pourquoi cette étrange impression de se trouver soudain sans abri. Drôle d'abri, une prison ! La nuit était froide. Il n'avait pas de pardessus. Pas d'argent, Quel brouillard ! Il devait marcher, sans se presser, vers Bayonne. Une automobile devait le prendre. II jeta un regard autour de lui. La rue était absolument déserte. Mieux valait qu'il s'éloigne, en cas que l'alarme soit donnée. II fit quelques pas. A ce moment, il entendit le bruit d'une automobile qui venait derrière lui il la reconnut- l'Aston Martin de Jackie Goldsmith. Au moins, avec cette machine qui faisait du !80 à l'heure, il pourrait distancer les gens qui auraient envie de le suivre.
La portière s'ouvrit.
- Georges ! dit la voix de Jackie.
II bondit au volant, et fonça à toute allure dans le brouillard.
Lorsqu'il avait vu démarrer la voiture de Jackie, le Commissaire Petiot
avait mis sa voiture en marche. Il vit St-Yves entrer par la portière
ouverte. Sans allumer ses phares, il prit la suite. L'Aston Martin tourna
à gauche. La traction qui la suivait à 505 mètres se
prépara à l'imiter.
A ce moment sa route fut coupée par une longue Cadillac noire, arrêtée sur la rue latérale, et venait de se mettre en marche et qui ne l'avait pas vue venir. petiot eut à peine le temps de freiner brusquement pour éviter la collision. La Cadillac tourna à gauche vers la route de Pau et de Bordeaux.
Petiot aperçut vers la droite un feu arrière rouge. Il accéléra. Le brouillard, vers l'Adour, s'épaississait. Aussi vite qu'il put il descendit le Boulevard d'Alsace. Lorraine, arriva au pont. Le feu rouge avait disparu, il se lança vers les Allées Paulmy. Un feu rouge tournait vers Biarritz au carrefour Saint Léon. Il le suivit, arriva bientôt assez près de lui pour voir avec ses phares quelle' était cette voiture. Une 4 cv. Renault .
Il la dépassa furieusement et marcha vers Biarritz. Un feu rouge! Celui-là non plus n'était pas le bon.
En arrivant à Biarritz, il dut s'avouer que la piste était perdues!
La Cadillac noire était celle de Santiago Goldsmith. Avant de partir, il avait voulu s'assurer que tout s'était bien passé comme il l'avait prévu. Lorsqu'il vit St-Yves monter dans la voiture de sa femme, il partit vers Paris
A minuit, il était à Bordeaux. Il s'arrêta au Café de la Comédie, demanda un grog, protesta parce qu'il n'était pas assez chaud, se fit remarquer du gérant, histoire de consolider son alibi.
Le brouillard avait disparu. Il put rouler toute la nuit et, sans trop se presser, arriver dans la matinée à l'hôtel Ritz où il avait retenu sa chambre. II y monta prit son bain, se rasa. Autant valait être en forme pour le coup dur qui se préparait. Il téléphona au bureau de l'hôtel pour demander s'il n'y avait aucun message pour lui. Rien. Pourtant, il n'avait pas caché son lieu de destination à tout le personnel de Mary luna. Que se passait-il ? il se sentit inquiet.
Il s'habilla. Le téléphone sonna.
- Veux messieurs demandent à vous parler.
- Faites-les monter.
Ils entrèrent. Allure classique de policiers modernes. Pas de gros souliers, gabardines, feutres élégants.
- Commissaire Dupont. Inspecteur Charles.
- Messieurs, que me vaut l'honneur ? ..
- Monsieur Goldsmith ?
- En effet, messieurs.
- Nous avons une pénible nouvelle à vous annoncer.
- Ma femme !
- En effet ; on nous a téléphoné de Bayonne le texte d'une lettre qui vous est adressée. Mais comment pouviez-vous prévoir ?...
Hélas, messieurs, depuis ces malheureux incidents dont notre villa de Biarritz a été le théâtre, Mme Goldsmith m'a paru dans un état très anormal. C'est pourquoi votre visite me trouble profondément. Mais dites-moi vite ce qui s'est passé.
- Voici cette lettre.
On lui tendit une feuille dactylographiée où il retrouva le texte qu'il avait laborieusement élaboré.
" Mon très cher Santiago,
Je te demande pardon de la peine que je vais te faire. Tu apprendras en recevant cette lettre plusieurs choses cruelles.
La première est que je t'ai été infidèle. Je n'ai pu résister à Georges St-Yves. Je l'ai cru sincère. C'est une folie qui s'est emparé de moi. J'ai formé le projet de fuir avec lui. Et, comme il n'avait point de ressources, je lui ai remis ma rivière de diamants, pendant le bal, voulant ensuite prétendre qu'elle avait été volée.
Malheureusement Monnier nous a vus. II est venu me le dire, m'invitant à reprendre mon collier. C'est cela qu'il m'avait dit. Et je t'ai menti en prétendant qu'il m'avait parlé de figure suspecte. Georges que j'ai averti, a décidé de se débarrasser de Monnier. Celui ci, ne voulait pas faire de scandale. Il ne pensait sans doute pas non plus qu'un si grand danger le menaçait. Aussi s'est-il laissé entraîner par Georges, qui l'a étranglé et jeté dans la piscine.
Malheureusement, Fenton
l'avait vu. Non seulement, il l'avait vu mettre le cordon autour du cou de
Monnier, mais encore il l'avait suivi, et savait qu'il était le meurtrier.
Il le lui a dit lorsqu'ils se sont trouvés seuls lors de la reconstitution
du crime, et a essayé de le faire chanter. Alors Georges lui a fait
subir le même sort qu'à Monnier.
Ce soir j'ai fait évader Georges St-Yves. Je croyais qu'il m'aimait, et lui a! demandé de fuir avec moi.
II m'a déclaré que cela ferait porter les soupçons sur lui, et sur moi, et m'a donné beaucoup de conseils de prudence au travers desquels j'ai compris que j'avais été sa dupe, que j'avais été la complice de crimes abominables et .que j'avais trahi l'homme que tu es, à qui je dois tout, pour un misérable, indigne des sacrifice-; que j'avais faits pour lui.
Dans ces conditions la vie ne me parait plus digne d'être vécue. Mais je ne veux pas qu'il jouisse sans moi de ses forfaits. Aussi, j'ai fait dissoudre un flacon de somnifère dans du whisky. Tout, à l'heure, nous allons boire ensemble à notre bonheur... et demain je ne serais plus.
Ta malheureuse
JACKIE ".
Santiago Goldsmith essuya une larme sincère. Ainsi donc, cette femme belle qu'il avait aimée, cette femme désirée, admirée, sa femme, n'était plus !
- Messieurs, vous excuserez mon émotion... C'est vraiment une nouvelle terrible que vous m'annoncez.
- Vous doutiez-vous de quelque chose ?
- Pas le moins du monde.
Il sourit tristement.
- Vous savez, on est toujours le dernier informé de ces choses là.
- Mais pourtant, vous disiez tout à l'heure...
- Je vous disais que ma femme avait beaucoup changé ces derniers temps. Elle paraissait préoccupée. Elle avait perdu l'appétit. J'avais même pensé à la montrer à un médecin. Est-ce qu'elle a beaucoup souffert ?
- Qui ?
- M'a pauvre femme, avant de mourir.
- Mais Mme Goldsmith se porte parfaitement bien. C'est Mme Mac Gregor qui a eu un grave accident...
- Mme Mac Gregor
Ce fut la première et sans doute la seule fois de sa vie, que Santiago Goldsmith perdit complètement le contrôle de lui-même. Il ne put dissimuler sa stupéfaction, et même son épouvante. II se rendait parfaitement compte qu'il disait ce qu'il ne fallait pas dire, et que les autres l'observaient avec une attention cruelle. Ii était comme le conducteur d'une voiture qui dérape, chacun de ses gestes accentuait le dérapage. II bafouillait
- Je suis tellement heureux qu'il ne soit rien arrivé à ma femme. Mais je ne comprends pas dans ces conditions, cette lettre que vous m'avez montrée.
- Le Commissaire Petiot ne comprend pas non plus très bien. Il serait désireux de s'en entretenir avec vous Aussi, si ce n'est pas trop vous demander...
- Vous voudriez que je revienne à Biarritz ?
Nous savons bien que vous devez être fatigué. Peut-être vaudrait-il mieux prendre le train...
Déjà Goldsmith avait repris tout son sang-froid.
- Mais non, messieurs, je suis tout à fait capable de reprendre la route...
Dans ce cas, comme nous devons nous-mêmes nous rendre à Biarritz, nous aurons l'indiscrétion de vous demander si vous n'auriez pas deux places dans votre voiture.
- Ça y est ! pensa Goldsmith ; je suis bouclé. Mais au moins ils y mettent les formes. Je suis sûr qu'ils ont un mandat d'amener dans leur poche au cas où je ferais quelque difficulté.
Et il répondit:
- Avec plaisir, messieurs, nous partons à l'instant.
Il ne fit pas mine d'apercevoir
qu'ils ne le quittaient pas d'une semelle. Il donna des ordres au bureau de
l'hôtel pour qu'on fasse suivre son courrier. Ils montèrent dans
la Cadillac et prirent la route de Bordeaux.