Chapitre
17
Il y avait longtemps qu'on n'avait vu sur la Côte Basque un mois de septembre aussi beau. Bien que l'on eut atteint l'équinoxe, la mer était calme, le ciel bleu. Il n'y avait pas trace de vent. Aussi était-il parfois difficile de circuler la nuit en voiture à cause du brouillard, disparaissait presque entièrement vers les neuf heures du matin, laissant seulement aux paysages une douceur, une délicatesse, qu'on ne leur voit point dans fa dure lumière de l'été.
Cependant la " saison " finissait. Chargées de bagages, les automobiles prenaient la route de Bordeaux, de Paris, de Bruxelles, des ports où on allait les embarquer pour l'Angleterre ou l'Amérique. La grande foule des touristes était partie. La ville, les plages, privées de ce fourmillement qui les recouvrait, reprenaient leur existence propre. Et comme les rochers sortaient des flots à marée basse, on voyait ces personnes de la vieille société de Biarritz, qui entretiennent durant l'hiver la vie mondaine de la station.
Dans sa belle maison monacale blanche et grise, la comtesse des Camps recevait tel grand écrivain, tel peintre illustre. Mme de Kermarao promenait ses petits chiens. Le baron Delacroix laissait admirer sa grande allure. Et Madame de la Chapelle, que l'on surnommait la libellule, se préoccupait de quitter sa maison de la Côte des Basques, trop proche de cette Villa Maryluna, où l'on assassinait les gens.
Au Palais de Justice de Bayonne, en face de la vieille cathédrale, le dossier de l'affaire s'épaississait sans que le mystère s'en éclaircit. En vain Georges St-Yves avait subi deux nouveaux interrogatoires. Il s'obstinait dans ses négations. On l'avait confronté avec Jackie Goldsmith. Chose étrange, tandis que lui semblait supporter son malheur avec calme, c'est elle qui paraissait persécutée.
Quant à Santiago Goldsmith, il y avait une chose qui contrariait ses plans : le fait que St-Yves fut en prison. Une demande de liberté provisoire déposée pour la forme par Ma Lagarde avait été rejetée. Or Santiago ne pouvait rien faire tant que sa future victime se trouverait à l'abri derrière les murs épais de la Villa Chagrin.
II n'y avait pas d'autre moyen de le sortir de prison que de le faire évader. Santiago examina donc comment cela était réalisable.
Une longue habitude des affaires dans tous les pays du monde lui avait appris la vérité de l'axiome que tout est à acheter, et tout est à vendre, pourvu qu'on y mette le prix.
Un autre principe, auquel il était attaché, c'est qu'il ne faut pas faire faire par les autres ce qu'on peut faire soi-même, lorsqu'on projette de transgresser les lois. Car, moins on a de complices, moins on risque d'être trahi.
En réduisant le nombre des intermédiaires, on fait des économies, et on diminue ses risques. De quoi s'agissait-il, en somme ? De trouver quelqu'un, à l'intérieur de la prison, qui accepte, moyennant un honnête dédommagement, de favoriser l'évasion de St-Yves.
Il ne fallait pas perdre de temps. Car Santiago Goldsmith ne se faisait pas d'illusions. Tarit que la police n'aurait pas son coupable, elle le chercherait. Et on ne sait jamais jusqu'où elle peut pousser ses investigations.
Donc, notre homme décida d'entrer en rapports avec un gardien de la prison. Au point où en étaient les choses, il devait courir des risques. Et souvent ce sont les actions les plus hardies qui réussissent le mieux.
Le soir de ce même jour, il modifia habilement son apparence, se donnant l'air d'un domestique de bonne maison, et sans être vu de personne à la Villa Maryluna, se mit au volant de sa voiture qu'il laissa assez loin de la prison.
Celle-ci est un vaste bâtiment entouré d'une haute muraille, dont la porte donne sur une rue déserte avec de beaux marronniers qui font de l'ombre. Il se mit en faction dans un coin obscur d'où il pouvait voir cette porte, sans être vu.
Il attendit près d'une heure, et se disposait à s'en aller pour revenir le lendemain, lorsqu'il vit sortir un homme en uniforme. II s'approcha de lui.
- Bonjour, Monsieur, n'êtes-vous pas un gardien de la prison.
- Oui, lui répondit l'autre, plein de méfiance.
- Je suis au service d'une dame qui s'intéresse à un prisonnier:..
- Et après ?... répondit le gardien.
- Cette dame désirerait lui donner de ses nouvelles.
- Dites donc, fit le gardien, vous n'êtes pas fou ?
- Cette dame serait disposée à payer très cher qui lui permettrait de donner de ses nouvelles au prisonnier.
- Mon ami, répondit le gardien, je ne mange pas de ce pain-là.
- Il n'y a rien de mal, reprit Santiago. Cette dame a comme qui dirait un sentiment pour le prisonnier, et donnerait...
Il hésita...
- Cinquante mille francs pour qu'on lui fasse passer une lettre.
- Vous mériteriez que je vous signale à la police.
- Elle irait jusqu'à cent mille francs.
- Qui est ce prisonnier ?
- St-Yves...
- L'assassin de Biarritz ?... Si vous croyez que je vais me mêler de cette histoire I...
- D'abord la dame est persuadée qu'il n'est pas du tout un assassin.
- Elle n'a qu'à expliquer ça au juge. Moi je ne porte pas de lettre.
- Accepterez-vous de lui faire une commission.
- Laquelle ?...
- Lui dire qu'une dame pense à lui.
- II faudrait aussi que je lui dise le nom de la dame.
- Ce n'est pas la peine. II saura qui c'est.
- Et j'aurai cent mille francs pour ça ?...
- Oui, à condition que vous me rapportiez la réponse du jeune homme.
- Quelle réponse ?
- Un mot que le prisonnier écrira à la dame, pour qu'elle sache bien que sa commission a été faite.
- Et vous êtes sûr qu'il ne va pas se tromper de dame ?
- Je vous dis que non.
- Je verrai ce que je peux faire.
- Demain soir, à dix heures, je serai au môme endroit. Vous m'apporterez le mot de St-Yves, et je vous donne les cent mille francs. .Mais vous serez seul, naturellement ?
- Entendu, à demain.
Santiago était enchanté. Ce qui importe, en une affaire comme celle là, c'est que le bonhomme mette un doigt dans l'engrenage. Après, il y passe tout entier.
- Il reprit sa voiture, rentra chez lui sans être aperçu, et alla se faire voir au Casino.
Qui fut embarrassé, c'est St-Yves, en recevant la commission du gardien. Etait-ce Mrs Mac Gregor? Etait-ce Jackie ? Etait-ce une autre ? L'existence sentimentale de ce garçon était beaucoup plus compliquée que ne croyait le. brave gardien de prison. Heureusement que sa vie, intellectuelle était assez simple. Il ne coupait pas les cheveux en quatre, et à la différence du prénom, toutes ses lettres d'amour se ressemblaient.
Alternant " Darling " et " Chérie " pour être sûr d'éviter tout froissement national, il rédigea un billet qu'il donna au gardien.
Soulignons que son embarras avait été voulu par Santiago qui, bien entendu, ne songeait pas à remettre cette lettre à qui que ce fût. Georges, ne sachant pas qui avait écrit, et organisé son évasion, se montrerait extrêmement réservé lorsqu'il se trouverait en face de Jackie. Si, au contraire, il avait dit qu'il venait de la part de cette dernière, St-Yves l'en remercierait, elle nierait l'avoir fait ; ils seraient en défiance et ne se précipiteraient point sur le piège qui leur serait tendu.
Le lendemain il se trouva au rendez-vous avec une demi heure d'avance. il tenait à être assuré que le gardien serait seul. Car d'un homme seul, il n'avait rien à craindre, dut-il s'en débarrasser par les moyens les plus énergiques.
La lourde porte s'ouvrit et il retrouva son gardien.
- Vous savez, j'ai fait votre commission. Voici la lettre.
- Voici l'argent.
II lui donna dix billets de dix mille francs.
- Ma patronne va être bien contente, ajouta-t-il.
- Quand même, faut qu'elle l'aime, ce mec-là, pour donner cent billets en échange d'un mot de lui.
Elle en est folle. Et même, elle donnerait beaucoup plus que ça pour le revoir.
Ça, je crois qu'elle peut attendre un moment pour qu'il sorte. Si jamais il sort.
- Elle donnerait un million.
- Un million pour voir son amant ? -
- J'en suis sûr.
- Malheureusement, ce n'est pas possible. A moins qu'elle ne se fasse mettre au bloc, elle aussi. Et encore !
- S'il s'évadait, elle pourrait le voir.
- Ça, il ne faut pas y penser.
- C'est dommage, parce que je crois qu'elle dépasserait le million.
- Elle est donc bien riche, votre patronne?
- Je vous crois.
- Ça serait-il pas, par hasard, la poule à qui on a volé le collier?
-Je ne peux pas vous répondre.
J'ai vu sa photo dans " Match ". Elle est gironde.
- C'est possible.
- Quant au mari, il a une bonne tête de cocu.
Comme il n'était -pas question de se fâcher, Santiago répondit
- Vous croyez ?
- Oui, des bruns comme ça,
à l'air jaloux. Ce sont ceux qui le sont le plus. J'ai eu un gardien-chef
qui lui ressemblait, à Montmorillon. Il terrorisait tout son personnel,
condamnés, inculpés, gardiens. Mais sa femme, alors ! Une gentille
petite blonde bien en chair.
Le gardien se tut, évoquant d'agréables souvenirs. II reprit.
- En tout cas, si c'est elle, elle ne lui en veut pas d'avoir barboté le collier. A moins que ce ne soit elle qui le lui ait donné.
Santiago n'avait pas envie de prolonger la conversation. Le fait que le gardien eut remarqué sa photographie, constituait, malgré le camouflage, un danger de plus. Et puis, il faut avouer que ses commentaires ne lui étaient pas particulièrement agréables.
- Je reviendrai demain, dit-il au gardien. J'aurai peut-être une autre commission. En tout cas, ré-fléchissez" il y aura sûrement deux millions à la clef pour laisser filer le St-Yves.
Santiago avait commis une erreur de calcul. La retraite d'un gardien de prison correspond à un capital de plusieurs millions. Outre que celui-ci était parfaitement honnête homme, on ne lâche pas la proie pour l'ombre, lorsque l'ombre est moins belle que la proie. Il lui parut donc que le plus sage était d'avertir la police, et il trouva le Commissaire Petiot à qui il raconta son aventure.
Ne soyons pas plus curieux que ne le fut ce dernier relativement à la première lettre qu'avait transmise le brave gardien. Demeurons persuadés qu'il n'avait eu d'autre idée que d'appâter le poisson. L'essentiel était d'ailleurs qu'à l'avenir il tint exactement Petiot au courant de toute commission qu'on lui demanderait de faire. Quant au projet d'évasion, la chose méritait d'être examinée de près.
Qui était, d'abord, cette dame ? La vieille Mac Gregor ? Certes, elle était plutôt follette et capable d'excentricités pires. Avait-elle dans son entourage un domestique correspondant à l'individu qui avait parlé au gardien ? Petiot demanda à ce dernier de lui donner un signalement de son interlocuteur nocturne.
- Vous savez, je ferai de mon mieux, dit le gardien, mais il n'a pas l'air d'aimer beaucoup la lumière.
- Raison de plus ! dit le Commissaire.
Si ce n'était pas la vieille amoureuse, c'était sûrement la jeune. Le rôle de Mme Goldsmith avait toujours paru inquiétant. Quant à la culpabilité du jeune homme, elle demeurait toujours aussi incertaine. Il continuait à nier avec une obstination farouche. On se trouvait dans une impasse.
Certes, il n'avait pas été possible d'éviter l'incarcération de St-Yves. Cela n'en gênait pas moins les constatations qu'on eut pu tirer de sa conduite, de ses fréquentations, s'il était resté en liberté.
Le Commissaire Petiot alla voir le Juge d'Instruction Celui-ci commença par se récrier violemment. " Ce serait, dit-il, une comédie indigne de la Justice ". Le Commissaire lui riposta qu'elle avait été maintes fois pratiquée.
- Et si St-Yves disparaissait pour de bon ?
- Cela, affirma le Commissaire, était impossible. Une surveillance de tous les instants serait exercée sur le fugitif. Et il serait facile de lui faire réintégrer sot cellule si l'évasion ne permettait pas de faire progresser l'enquête.
L'insistance du Commissaire Petiot n'eut obtenu aucun résultat si le lendemain, il n'avait repu la visite du gardien de prison.
- Vous savez à qui il ressemble, le domestique de la dame? Au patron de la villa Maryluna.
- Vous êtes sûr ?
- Oui. J'ai vu sa photo dans " Match ".
- Vous croyez que c'est le patron de Maryluna?
- Non. Celui-ci est plus vieux. Et puis on voit bien que c'est un domestique. D'ailleurs, le patron de Maryluna ne viendrait pas causer avec moi comme il fait...
Le Commissaire Petiot alla exposer au Juge cette nouvelle et importante information. Pourquoi Goldsmith - si c'était lui - tenterait-il de faire évader Saint-Yves ?
Il y eut de longues discussions. Des communications avec le Parquet général et même avec la Chancellerie. A la fin, Petiot l'emporta.
- Prenez garde, Monsieur le Commissaire, de ne pas nous mettre un autre cadavre sur les bras.
Petiot ne rit pas. L'autorisation
accordée lui faisait sentir le poids soudain de ses responsabilités.
Il donna des instructions très précises à son gardien
de prison, et attendit les évènements.