Chapitre
16
Tandis que la Justice et
la police commençaient a s'intéresser activement à eux,
Santiago Goldsmith et sa femme menaient leur existence brillante et agitée.
On ne pouvait cependant éviter de remarquer que tandis qu'il était
toujours pareil à lui-même, elle avait pris un air triste et
inquiet. Elle mangeait peu, fumait beaucoup et buvait assez sec. Son mari
lui en avait fait le reproche. Mais à part cela, rien dans son attitude,
soit en particulier, soit dans les réunions où il l'entraînait
(bien qu'elle en eut souvent fort peu envie), rien ne pouvait lui faire croire
qu'il y eut quelque chose de changé dans son ménage.
Et cependant, elle avait l'intuition d'une lourde menace qui pesait sur elle, intuition d'ailleurs tout à fait justifiée.
Cette dernière conversation qu'elle avait eue avec St-Yves, le jour de la reconstitution, Santiago l'avait entendue tout entière. Depuis la soirée du bal, il avait remarqué le penchant que sa femme avait pour ce jeune homme, et l'avait pris aussitôt en haine.
Ce jour-là, au moment où il allait sortir pour se rendre au golf ,il avait entendu St-Yves qui se faisait annoncer. Caché derrière un paravent, il avait été un témoin frémissant de l'entrevue. A plusieurs reprises, il avait failli bondir. II avait l'habitude de maîtriser Ses instincts. Il ne manifesta sa présence que lorsqu'il eut tout à fait repris son sang-froid, et qu'il fut assuré qu'on ne verrait rien de la colère qu'il éprouvait. L'affaire était trop sérieuse pour qu'elle put se régler en une scène rapide. Certes, s'il lui en prenait fantaisie, le gigolo ne mettrait pas longtemps à franchir la porte, ou la fenêtre. Et sa femme serait remise au pas dans la minute suivante.
Mais les circonstances donnaient à l'offense une gravité insupportable. C'est dans le moment où il luttait si durement qu'elle le trahissait, cette créature qui lui devait tout, avec un petit crétin de la même espèce qu'elle.
C'est pour cette fille de joie qu'il accumulait des millions, pour la faire vivre comme une princesse. Et il était bafoué par elle, lui qui était venu à bout de tant d'hommes redoutables.
Il pensa à la lutte qu'avait été sa vie, depuis sa jeunesse misérable et traquée, !a contrebande d'alcool au beau temps de la prohibition, en Amérique du Nord, la contrebande d'armes en Amérique du Sud, ce pronunciamiento du Paraguay où il s'était trouvé pris, et n'avait dû la vie qu'à la promptitude avec laquelle il avait déchargé son colt sur les policiers chargés de l'arrêter.
Que de ruines, que de cadavres sur sa route ! Mais il ne s'en était jamais soucié. Ni les gens qu'il avait poussés au désespoir, ni ceux dont la peur s'exprimait par des menaces, ne l'avaient empêché de dormir. S'il lui arrivait de tomber, il savait bien qu'il serait piétiné, comme tous ceux qui tombent. Le poids d'un peu de haine en plus ou en moins ne change pas grand chose au sort de ceux à qui on pose de gros souliers au milieu de la figure, simplement parce qu'ils sont à terre sur la route.
Mais tant qu'il serait debout, personne n'oserait s'attaquer à lui. Contrôlant de puissantes affaires, il regagnait à la City ce qu'il perdait à Wall Street, et il en était arrivé au point où tout ce qu'il entreprenait devait forcément réussir.
Naturellement, il y avait parfois des accrochages. Ainsi, cette affaire des mines d'or de Tupacalam. Il savait bien qu'elles étaient épuisées, ces mines, lors. qu'il avait raflé toutes les actions qu'il avait pu trouver sur le marché, de manière à acquérir une majorité. Mais un battage bien orchestré lui permettrait de les revendre avec un gain énorme. Il s'était bien aperçu pue Vergara avait gardé ses titres. Il n'en avait même pas le cinquième. Et d'ailleurs, ne bénéficierait-il pas, lui aussi, de la hausse ?
Aller lui demander trois cent millions de papiers qui ne valaient pas le dixième de cette somme ! Quelle crapule, ce Vergara !
Il lui avait envoyé cette autre crapule, Fenton, bon à toutes les besognes, pour lui faire cette proposition. Du chantage. C'était cela. il n'y avait pas d'autre mot.
Un bilan truqué ! Bien sûr qu'il était truqué, le bilan. Y en a-t-il beaucoup, de sociétés anonymes, qui n'ont pas un bilan truqué, en plus ou en moins? Comment !'avait-il su, Vergara, sinon par ce comptable qui, avec sa figure d'honnête homme l'avait toujours exaspéré ? En voilà un dont il faudrait aussi s'occuper quand le reste serait termine.
Avoir le culot de venir lui dire, à lui, que si Vergara était encore propriétaire de ses actions à la prochaine assemblée générale, il s'inquiéterait de savoir comment le filon numéro 4, qui n'était pas exploité depuis quinze ans, avait pu fournir une tonne de métal!
- Je crois vous rendre service, mon cher ami, en vous faisant connaître qu'il me les cédera pour trois cent millions. Vous savez qu'il vous en veut à cause de l'affaire des cafés de Sao Mathéo.
- Il y a dix ans de ça !
- II est très rancunier, mais à moi, il me les cédera et je vous les repasse, sans vous demander naturellement aucune commission.
Quelle crapule ! Quelle sinistre crapule !
L'obliger à trouver trois cent millions en quinze jours, en pleine saison de vacances, c'était vraiment l'étrangler.
L'étrangler ! Lui, Santiago Goldsmith. Il rit en pensant à cela. Il rit en pensant à la figure tordue de Bartholomew Fenton. Ah ! s'il pouvait faire subir le même sort à Vergara ! Patience, il aurait l'occasion de le retrouver.
C'était d'autant plus ennuyeux, cette affaire, qu'en opérant en ce moment des dégagements importants, il pouvait provoquer, vu le peu d'animation du marché, des mouvements sur les valeurs qu'il soutenait, et être conduit beaucoup plus loin qu'il ne voulait aller.
Enfin, il avait trouvé assez facilement cent cinquante millions. Et pour les cent cinquante autres, cela était si facile, sans cet imbécile de Monnier qui était venu se mettre dans l'engrenage.
Il avait obtenu une avance de cent millions remboursables dans un mois. A ce moment, l'assurance aurait payé la valeur du collier. Et Fenton avait accepté de prendre celui-ci pour cinquante millions. Il le lui avait remis le lendemain du bal hindou. Vous savez, avait simplement dit l'Anglais, je fais ça pour vous être agréable. Les diamants se négocient mal en ce moment.
Et il avait ajouté
- Fâcheux, cet accident hier soir. J'espère que ça n'aura pas de suites.
Tout était arrangé. Les actions de Vergara étaient à lui. II ne risquait plus rien de ce côté-là.
Et voici que cette crapule de Fenton avait eu des scrupules. Des scrupules ! Un type qui aurait tué père et mère pour une douzaine de dollars !
Le soir de la reconstitution, avant dîner, il était venu lui dire avec son air de grand seigneur et son accent d'Oxford
- N'est-ce point le Commissaire Petiot qui vous a téléphoné.?
- Oui. Il doit venir me voir un instant.
-- J'ai l'impression que la police française s'intéresse à moi. Je pense bien que ce pauvre détective est mort d'accident, mais je ne voudrais pas qu'on m'accuse de l'avoir tué. Je ne voudrais pas non plus qu'on vous mît en cause, ce qui arriverait sans doute, avec ces gens qui sont si bêtes, dans le cas où je dirais que c'est vous qui m'avez remis le collier. Alors, je préférerais, si ça vous est égal, vous le revendre. Vous savez que les diamants ont beaucoup monté cette semaine,.. et j'en trouverais aisément 80 millions. Mais je vous le cède pour soixante. Vous n'avez qu'à me donner un chèque antidaté, au cas où vous n'auriez pas aujourd'hui la somme en compte.
Santiago revoyait le portefeuille en peau de serpent qu'il avait tiré de la poche de Fenton, tandis que celui-ci était encore secoué des dernières convulsions de l'agonie. Et ce chèque de soixante millions. Tout cela était brûlé, pulvérisé. Rien ne restait que des cendres
Quant au collier, on s'en occuperait plus tard. Pour l'instant il était à l'abri. II avait trouvé une excellente cachette dans la chambre même de sa femme, derrière le lourd cadre sculpté d'un magnifique portrait que J. de la Pena avait fait de la belle Madame Goldsmith.
La belle Madame Goldsmith ! Il ne pouvait penser à elle sans un regret très amer. Une si belle femme qui était lui. Une si bonne fille, au fond, sans volonté autre que la sienne.
Mais elle le soupçonnait, cela était évident. il n'y avait qu'à voir les regards effrayés qu'elle lui lançait quand elle croyait qu'il ne la regardait pas. Peut-être
même en avait-elle parlé au gigolo. Si encore cet imbécile-là ne s'était pas fait prendre par la police. Mais à force de les interroger l'un et l'autre on finirait par deviner la vérité.
Il fallait fermer la bouche
pour toujours à ceux qui risquaient de parler. Il fallait fournir à
la police le criminel qu'elle cherchait. Il fallait aussi se venger. Tout
cela pouvait se combiner aisément. Encore quelques mauvais jours à
passer, et ce serait fini.