Chapitre 14


Revenons donc en cette après-midi qui précédait la reconstitution tragique où Jackie Goldsmith recevait Georges St-Yves dans le salon de Maryluna.

C'était une très grande pièce. Pour la réaliser on avait abattu les cloisons qui séparaient un boudoir, un billard et une bibliothèque du grand salon primitif. De très beaux paravents parvenaient cependant à donner un air d'intimité à certains coins où se groupaient de profonds fauteuils.

lis s'assirent dans le plus obscur.

- Georges, dit Jackie, j'avais besoin de te parler.

Gardez-vous d'attribuer à ce tutoiement, en soi, aucune valeur particulière. A Biarritz, on suit la mode d'Espagne, où il n'y a pas de milieu entre le tutoiement et la troisième personne. Les égaux, ou ceux qui se considèrent comme tels durant une saison, se tutoient sans que cela puisse être considéré comme une preuve d'intimité, voire de sympathie.

- Moi aussi, je suis très heureux de te voir. Mais qu'y a-t-il de nouveau depuis notre dernière conversation ?

- Georges, mon mari me fait peur...

- Mais pour quelle raison ?

- Je crains qu'il ne se soit aperçu de quelque chose.

- De quelque chose ? Mais tu sais mieux que personne qu'il n'y a rien entre nous...

Elle eut un rire un peu amer.

- En effet, rien. Tu m'as dis que tu m'aimais, et je t'ai dit que je t'aimais. C'est même moins que rien pour un homme... Pour une femme, c'est tout de même quelque chose.

- Jackie, tu te méprends sur ma pensée. Je voulais seulement dire qu'il n'y avait rien dont ton mari puisse prendre ombrage.

- Alors, tu imagines que mon mari, pourvu que je ne sois pas ta maîtresse, accepterait que je te donne quelque chose qu'il croit lui appartenir ? Tu ne le connais pas, mon pauvre petit !

- Est-il jaloux à ce point-là ? C'est un vrai tigre alors...

- Oui, Georges, un vrai tigre. Je t'assure que tu as tort de sourire. Je ne sais pas s'il m'aime vraiment. Il m'a trompée avec désinvolture... Mais ce que je sais, c'est qu'il a le sentiment de la propriété à un degré fort élevé. Et avec ça un incommensurable orgueil.

- Mais souvent, je t'ai vue flirter avec l'un ou avec l'autre, sans qu'il ait l'air d'y attacher aucune importance.

- Parce qu'il sentait bien que moi non plus je n'y attachais pas d'importance...

Alors, tu...

- Mais oui, je t'aime, Georges.

Il la prit dans ses bras. Et ce fut une longue minute de silence.

- Que va-t-il se passer, ce soir, à cette reconstitution, dit elle, pour parler d'autre chose ?

- Je crains bien qu'on ne m'envoie sur la paille humide des cachots.

- Mais c'est abominable. Car tu n'es pour rien dans cette affaire.

- Tu me pose la question?

- Non. Mais enfin, si tu avais fait quoi que ce soit, tu pourrais me le dire, tu sais, pour le collier ou autre chose...

- Jackie, je te jure que je n'ai pas tué ce type, et que je n'ai pas pris ton collier. Tu me crois ?

- Oui, mon chéri, je te crois.

- Mais qui a pu faire ça

- Je n'en ai aucune idée.

- Tu ne te rappelles pas du tout du moment où ton collier a disparu ?

J'avais l'impression très nette que je l'avais mis dans mon coffre. Mais j'avais tellement l'habitude de le faire que j'ai peut-être confondu avec les autres fois.

- Ce coffre était fermé à clef ?

- Oui.
- Il est difficile à ouvrir ?

- Je le pense. Mais la clef est dans ma chambre, facile à trouver.

- Il aurait fallu alors qu'on aille dans ta chambre ?

- Oui, c'est pourquoi je pense qu'il a plutôt disparu pendant la soirée.

- Mrs Mac Gregor pense beaucoup de mai de sir Bartholomew.

C'était la première fois que le nom de Mrs Mac Gregor venait dans la conversation. Jaokie se recula imperceptiblement.

- Jackie, tu ne vas pas être jalouse de cette vieille folle.

- Elle t'aime beaucoup, Georges, tu aurais tort d'être injuste.

- Elle m'excède

- Si On te met en prison, tu en seras débarrassé.

- Je ne veux pas aller en prison.

- Que veux-tu faire ?

- J'ai l'intention de me débiner en douce.

- Mais tu m'as dit que les policiers ne te quittaient pas d'une semelle.

- Je ne veux pas aller en prison. Je ne veux pas être enfermé entre quatre murs. Ça serait bien le diable si, ce soir, pendant la reconstitution, dans l'obscurité, je n'ai pas une possibilité de disparaître. Je sauterai dans ma voiture et hop ! à la frontière.

- Tu veux passer la frontière avec ta voiture.

- Bien sûr ! J'ai un triptyque.

- Mais, mon pauvre ami, si vite que tu ailles, le téléphone ira plus vite que toi.

- Alors, que faire ?

- Je n'en sais rien. Mais pas ça.

- Je ne veux pas aller en prison.

- J'ai une idée. Pourquoi n'irais-tu pas à Ainhoa.

- A Ainhoa ?

- Oui, dans notre ferme. Tu y passes la nuit, et le lendemain, à pied, par la montagne, tu passes tranquillement en Espagne.

- II n'y a personne dans la ferme ?

- Personne, tu le sais bien. Je vais te donner la clef. Tu la laisseras en partant sur la fenêtre... Je pense à une chose... S'ils font la reconstitution, on ira du côté de la piscine.

- Evidemment...

- Pourquoi ne filerais-tu pas par le petit chemin qui descend vers la plage. On ne se doute pas qu'il existe. Et avant qu'on s'en aperçoive, dans la nuit, tu seras déjà loin.

C'est une idée magnifique.

- Mais que feras-tu en Espagne ?

- Je me planquerai dans une petite auberge de village, en attendant qu'on ait trouvé le véritable assassin. Après quoi, je reviendrai triomphalement.

- Tu me donneras de tes nouvelles?

- Oui.

- Tu n'as qu'a signer " Hortense ", en cas qu'on ouvre mes lettres.

- Entendu. Hortense...

- Et je tâcherai d'aller te voir.

II la prit à nouveau dans ses bras, et le silence se serait prolongé encore plus que précédemment, si la voix cordiale de Santiago Goldsmith ne s'était fait entendre.

- Alors, comment va-t-il, notre suspect numéro ?

Surpris, Georges répondit en bredouillant. Mais Goldsmith ne parut pas s'en apercevoir.

- Comment pouvez-vous rester si longtemps sans boire ? Je vais faire apporter des cocktails.

II sonna.

- Pour moi du whisky, dit Mme Goldsmith.

- Pour moi aussi, dit Georges.

- Un martini dry pour moi, dit le maître de maison.

Georges se demandait depuis combien de temps Santiago était dans la pièce, ce qu'il avait vu et entendu. Mais il se rassurait de l'attitude amicale de ce mari qu'on lui présentait comme terrible. Jackie était beaucoup moins optimiste. Une ou deux fois, elle avait cru apercevoir dans les yeux de son mari les sombres éclairs annonciateurs de l'orage. Et elle redoutait de se trouver seule avec lui.

Elle fit part de son angoisse à Georges St-Yves en le raccompagnant. A ce moment était arrivé Sir Bartholomew Fenton, qui dînait à Maryluna, et qui les avait laissés pour monter dans le cabinet de Santiago Goldsmith.

Cette présence, qui évitait un tête-à-tête peut-être désagréable avait causé le plus grand plaisir à Jackie Goldsmith.

voilà, répétons-le, la substance du récit que fit Georges st-Yves â son avocat.
Il avait jugé inutile de lui dire que la charmante Mme Goldsmith lui avait, en le quittant, mis dans la main une enveloppe dans laquelle une centaine de mille francs, ce qu'elle avait comme argent liquide, lui permettrait de voir venir les événements.

 


A suivre...

 

 




Retour