Proches parents d'un des grands
hommes de la Troisième, alliés aux plus illustres familles de
l'ancienne monarchie, portant un titre de l'Empire, le comte et la comtesse
Ceraud sont une des valeurs sociales les plus authentiques de la Quatrième
République.
Dépourvue de morgue comme de facilité, sachant rendre à chacun ce qui lui est dû, la comtesse Ceraud est une des rares femmes d'aujourd'hui qui puissent organiser un dîner dans lequel tout est parfait, du choix des convives à celui des vins.
Lui possède à Biarritz des sympathies nombreuses, à telle enseigne qu'on le sollicita souvent pour y jouer un rôle politique. Il aurait peut-être accepté d'utiliser ses hautes relations pour le plus grand profit de la ville. Mais comme il ne dépense pas au delà de ses moyens, il conserve l'indépendance qu'il désire, et se refuse aux petites compromissions dont s'honorent tant de gens. Cela, on le conçoit, est un défaut rédhibitoire.
Outre d'innombrables réceptions plus ou moins intimes, ils donnaient chaque année un grand cocktail de deux cent personnes, où. toute la bonne société étrangère et française se trouvait réunie avec l'élite de l'administration et de la politique.
On y voyait M. Etchegaray, ancien` maire, connu pour sa grande bravoure, qu'il avait démontrée ailleurs que dans les réunions publiques, et pour sa haute taille; la marquise de Montero, Nord-américaine richissime, épouse d'un Grand d'Espagne, synthèse magnifique de la Société de ce temps ; la comtesse de Bouillon, descendante du fameux Godefroy, roi de Jérusalem, mais qui préférait un bon verre de cognac au .liquide dont elle portait le nom ; le comte et la comtesse de Bassussary, Denise Bradford et son mari, et bien d'autres dont les noms ne nous viennent pas à la pensée.
Ce cocktail solennel avait lieu, cette année là, au lendemain de la reconstitution du crime de Maryluna. Inutile de dire que toutes les conversations tournaient autour de cette affaire.
Deux camps s'étaient formés aussitôt que l'on avait appris l'arrestation de St-Yves. C'est le baron du Val qui avait pris la tête du premier. On racontait que ce gentilhomme n'avait pas pardonné à Georges St-Yves d'avoir repoussé ses avances, mais on ne doit voir dans ce propos qu'une de ces médisances qui se développent dans l'atmosphère confinée d'une grande station, comme des orchidées dans une serre.
En fait, le baron du Val n'avait pas besoin de Saint Yves. Des jeunes gens qui voulaient se pousser dans le monde, de robustes pêcheurs aux mains calleuses, et quelques professionnels patentés suffisaient à sa fantaisie.
C'est très sincèrement que les murs de St-Yves l'indignaient, et le fait qu'il tirât son argent des personnes d'un sexe honni, sans même avoir l'excuse d'une bénédiction nuptiale, lui paraissait scandaleux.
II se répandait donc en propos définitifs sur le malheureux inculpé, au milieu d'un groupe, tandis que Mrs Mac Gregor, qui avait le commandement de l'autre parti, et qui en était à son sixième whisky, le traitait à haute voix de " vieille tante " au centre d'un autre cercle.
Le comte de Bassussary mit tout le monde d'accord en s'étonnant que la police n'ait point utilisé, pour retrouver le collier, les dons de radiesthésiste que possédait le Chevalier de Kermariac, hobereau breton, que sort mariage avec la filleule de la Reine Victoria, conclue vers la fin du dernier siècle, avait placé au premier rang de la société de Biarritz.
Parmi les hypothèses les plus communément admises figurait la complicité de Jackie avec St-Yves. On avait remarqué que, depuis ce drame, elle avait changé de figure. Elle avait l'air malheureux.
- Diable, dit quelqu'un. Mettez-vous à sa place. Perdre un collier de cent millions.
- L'assurance le remboursera.
- N'empêche qu'elle n'a plus le collier, et que Son mari va peut-être employer l'argent de l'assurance à autre chose...
Certains acceptaient volontiers que le mari, lui aussi, fut dans le coup, et susurraient que celui-ci avait éprouvé en Bourse des pertes considérables, ce qu'ils tenaient d'un agent de change, disaient ils, et qui ne correspondait, nous le savons, à aucune réalité.
C'est à ce moment-là qu'ils arrivèrent l'un et l'autre. On se précipita sue eux. " Ma chérie " par ci, " Mon cher ami " par là. On leur témoigna une sympathie touchante et vraiment sincère, car il y avait une grande générosité dans les boissons nombreuses que l'on servait, à un. rythme vertigineux.
Il est certain que si l'on avait fait, ce soir-là, l'autopsie de l'une quelconque des personnes présentes à cette réunion, il n'aurait pas été nécessaire de mettre de l'alcool dans les bocaux pour en trouver dans les viscères.
La gaieté d'ailleurs était du meilleur ton. Car bientôt on évoqua toute chose sous son côté plaisant, même la mémoire de ce pauvre sir Bartholomew sur lequel Mrs Mac Gregor, rancunière, raconta de bonnes histoires que, fort heureusement, il ne pouvait pas entendre, étendu qu'il était encore, après qu'on l'eut recousu comme un cheval de picador, sur la table glacée de la Morgue.
Sans cette fâcheuse circonstance, d'ailleurs, il eut pris part à la fête. De môme Georges St-Yves s'il n'avait point été enfermé dans une étroite cellule de la "Villa Chagrin ".
Ce dernier, dans le même temps, recevait son avocat. Certains amis de Georges auraient souhaité qu'il fit appel à un de ces grands ténors parisiens dont la seule présence dans un procès d'Assises assure sinon l'acquittement de l'accusé, du moins une brillante condamnation.
Mais Mrs Mac Gregor (il ne faut pas voir là un effet de son sang écossais) avait la plus grande confiance en Me Lagarde qui, en diverses circonstances, avait défendu très efficacement, et très discrètement, ses intérêts.
Me Lagarde est un des rares hommes qui soit aimé de Biarritz, sans être détesté de Bayonne, ou, réciproquement. Au Palais il représente avec autorité, par son attitude, son geste, sa voix, son comportement et même par une certaine dureté d'oreille, fort heureusement corrigée, le type d'une noble tradition défunte.
Mais dans les huit kilomètres que l'autobus franchit pour arriver à Biarritz, l'homme est transformé. Redoutable joueur de bridge, hôte des grands déjeuners de la marquise de Montero, il est écouté avec autant de plaisir par les belles dames que par les magistrats sévères.
Sa parfaite connaissance de cette société un peu particuliers, qui est celle de Biarritz, lui permet d'ailleurs d'éviter certaines erreurs de jugement que commettent ceux qui se fiant aux apparences sont trop aisément éblouis, ou horrifiés.
Cela lui avait permis d'obtenir l'acquittement d'un noble étranger soupçonné d'espionnage en déclarant au tribunal : " Comment voulez vous qu'il soit assez malin pour commettre les actes que vous lui reprochez, puisqu'il n'a même pas été capable de tromper, sans qu'elle s'en aperçoive, la femme très riche qu'il avait épousée, de telle sorte qu'elle lui a coupé les vivres ? "
Il ne connaissait Georges St-Yves que pour l'avoir aperçu en quelques réunions, mais il avait rencontré trop d'exemplaires de ce type pour prendre au sérieux l'accusation qui pesait sur lui.
Il ne s'en inquiétait pas moins des charges accumulées contre son client, et qui risqueraient de convaincre les sept honorables citoyens basques et béarnais appelés à constituer un jury.
Plus encore que la mort de Monnier, celle de Bartholomew Fenton lui paraissait gênante. La fuite de St-Yves s'expliquait fort bien par sa culpabilité et fort mal par son innocence. On eut dit que le destin cruel avait combiné les choses, de manière à assurer la perte du jeune homme.
II importait donc d'examiner de très près toutes les circonstances qui avaient entouré ce drame, pour tenter de libérer son client des liens qui s'entremêlaient autour de lui.
C'est dans le but d'obtenir une explication franche et minutieuse qu'il se rendit ce soir là à la " villa Chagrin ", négligeant le cocktail des Géraud où il était attendu.
Sans trop se faire prier,
Georges St-Yves lui exposa les faits que nous relatons ci-après, très
objectivement supprimant seulement de notre récit les incidentes, questions
et réponses, qui firent perdre beaucoup de temps à l'honorable
Me Lagarde.