Chapitre 12_ (Pris !)


Le téléphone sonna dans la chambre du Commissaire Petiot.

- Ici le chef de brigade de gendarmerie d'Espelette. J'ai téléphoné au Parquet. On m'a dit de m'adresser à vous.

De quel s'agit-il ?

- Nous avons ici un particulier qui déclare être le dénommé St-Yves.

- Vous avez arrêté St-Yves?

- Oui, Monsieur le Commissaire.

- Où l'avez-vous trouvé?

- II était en train de pêcher à la ligne.

- De pêcher à la ligne?

- Oui, monsieur le Commissaire.

- Dites-moi, chef, vous êtes sûr de ne pas être victime d'un mystificateur ?

- Nous avons ses papiers d'identité, Monsieur le Commissaire. Ii s'appelle St-Yves, Georges, né à Paris le !5 juin 1918.

- Et vous l'avez trouvé en train de pêcher à la ligne ?

- Oui, Monsieur le Commissaire.

- Gardez-le soigneusement. J'arrive.

- Bien, Monsieur le Commissaire.

Décidément, pensa le Commissaire Petiot. On avait bien raison de me dire que les choses ne se passaient pas dans ce pays comme ailleurs.

Le Commissaire se hâta sur la route d'Espelette sait si les virages sont mauvais ! II les prenait à
la corde. II eut la chance de ne point rencontrer aucun de ces bouviers basques qui, suivant une tradition ancestrale, tiennent rigoureusement leur gauche. Mais Il ne croirait vraiment à l'arrestation de St-Yves que lorsqu'il le verrait en face de lui.

Voici Espelette. Voici la gendarmerie Et voici St-Yves lui-même i

- Eh bien, mon garçon, on peut dire que vous avez du culot !

- Pourquoi, Monsieur le Commissaire?

- Tandis que toute la police et toute la gendarmerie sont mobilisées, à cause de vous, vous vous en allez tranquillement taquiner le goujon.

- La truite, Monsieur le Commissaire, le truite. J'en ai même pris une belle.

-J'ai l'impression que vous voulez jouer au fou. C'est bien. On vous fera subir un examen mental.

- Mais non, je vous dis la vérité. Demandez au gendarme qui m'a arrêté.

- Je crois, en effet, que vous ferez bien de dire la vérité. Car si pour votre premier homicide, on pouvait alléguer l'accident, pour le second...

- Comment, pour le second-?

- Je vous dis de ne pas faire l'imbécile.

- Monsieur le Commissaire, je ne comprends rien à ce second homicide dont vous me parlez.

- Allons, vous allez nier que hier soir vous avez étranglé Fenton ?

St-Yves jouait-il la comédie? En tout cas, il la jouait bien. Car il avait l'air abasourdi.

- Fenton est mort?
- Comme si vous ne le saviez pas !

- Monsieur le Commissaire, au point où j'en suis, je n'ai pas l'intention de vous raconter des blagues. Si je pêchais la truite, c'est parce que je voulais peser en Espagne. Et je voulais passer et. Espagne parce que je n'avais pas envie d'aller en prison. Mais je n'ai pas tué Monnier. Et, en ce qui concerne Fenton, je ne savais même pas qu'un accident lui fut arrivé.

Un gendarme vint interrompre cette conversation. Le juge d'instruction venait de téléphoner. II demandait que St-Yves fut amené immédiatement à Bayonne.

Le voyage de retour fut sans gaieté. Le Commissaire Petiot n'avait pas trouvé St-Yves tel qu'il l'attendait. Cette histoire de pêche à la truite, celle légèreté, la manière dont il s'était laissé prendre sans essayer de fuir, au risque de recevoir une balle dans la peau, mais d'être libre s'il réussissait, tout cela ne cadrait pas avec la détermination, la hardiesse qu'il avait fallu à l'assassin de Sir Bartholomew pour tenter son coup.

Par quelle télégraphie la presse avait-elle été convoquée au Palais de Justice de Bayonne? Toujours est-il que Petiot et St-Yves montèrent les escaliers qui mènent au cabinet du Juge d'Instruction parmi les éclairs de magnésium. Le Juge les attendait. II fit connaître à St-Yves sa triple inculpation

1° Avoir commis sur la personne de Monnier, un meurtre.

2° Avoir volé le collier de Mme Goldsmith.

3°Avoir commis un deuxième meurtre sur la personne de Bartholomew Fenton.

Puis il demanda s'il voulait répondre à ses questions ou s'il préférait ne le faire qu'en présence de son avocat.

St-Yves accepta de répondre.

- Nous laisserons de côté, pour l'instant, le premier meurtre, dit le Juge. En ce qui concerne le second, il vous est reproché d'avoir étranglé Fenton, alors que vous étiez seul avec lui, près de la piscine, durant la reconstitution du premier meurtre. Je dois souligner un fait qui aggrave votre .cas. On n'a pas retrouvé le portefeuille de Fenton. Or, plusieurs personnes, dont moi-même, avons constaté qu'il en portait ce soir-là, en peau de serpent, duquel si a tiré une carte ,de visite, lorsque le greffier lui demandait l'orthographe de son nom.

- Alors, vous croyez que je l'ai tué pour lui voler son portefeuille ?

- Je vous dispense de me poser. des questions. !! y avait certainement dans ne portefeuille une somme importante. !! n'est pas impossible d'admettre que vous en ayez eu besoin pour favoriser votre fuite. On a trouvé cent mille francs sur vous lorsqu'on vous a arrêté. D'où tiriez-vous cet argent ?

- Il m'a été remis par une personne qui pourra en témoigner.

- Quelle est cette personne?

- Je me réserve de le faire connaître ultérieurement.

- Bien. Mais revenons sur la question du meurtre. Vous avouez avoir étranglé Fenton ?

- Non, Monsieur le Juge.

- Vous n'avouez pas ! dit le Juge stupéfait. Mais alors, que prétendez-vous ?

- Lorsque nous sommes arrivés à la piscine, Fenton et moi, je lui ai dit - " Attendez-moi une minute ".
Je suis parti par le petit chemin qui descend le .long du blockhaus, et suis allé prendre ma voiture que j'avais laissée à proximité.

- Alors, Fenton est resté seul, et un certain Pedro est venu, qui l'a assassiné et s'est échappé ensuite.

- Un certain Pedro?

Oui. Toutes les fois qu'il y a un individu arrêté dans ce pays -pour une affaire louche, contrebande ou autre, il déclare que c'est un certain Pedro, qui a fait le coup. Naturellement, personne d'autre n'a jamais vu ledit Pedro, et il n'est jamais arrêté. Nous connaissons cette défense depuis trop longtemps pour nous y laisser prendre.

-Je ne sais pas s'il s'appelle Pedro, mais une chose est certaine: puisque Fenton a été tué après mon départ, c'est parce que quelqu'un était là, qui l'a tué.

-Jusqu'à ce qu'on retrouve Pedro, vous nous permettrez de croire qu'il n'existe que dans votre imagination. Je décerne un mandat d'arrêt contre vous. En prison, vous aurez le temps de méditer sur les inconvénients de votre attitude, ou de trouver un récit plus vraisemblable. Mais auparavant, vous allez nous accompagner à Biarritz, où l'on doit faire l'autopsie de la victime.

De son vivant, Sir Bartholomew Fenton passait pour un homme assez raide. Mais cette raideur britannique n'était rien auprès de celle que l'on voyait au cadavre du malheureux gentilhomme, étendu sur le marbre froid de la. morgue.

On l'y avait directement transporté, aussitôt son décès constaté. A ce moment là, sa tête et ses bras brinqueballant de gauche et de droite, suivant les mouvements des porteurs, lui donnaient l'allure grotesque d'une marionnette privée de la main qui l'anime. Quelques heures de mort lui avaient rendu presque toute sa dignité. Toutefois, l'un de ses yeux était clos, tandis que l'autre demeurait entrouvert, et il tirait à demi la langue, ce qui laissait quelque chose de sinistrement plaisantin dans sa physionomie.

Le Procureur de la République, le Juge d'instruction le Médecin légiste, le Commissaire Petiot et, tenu en laisse par un gendarme, St Yves, accompagné de son avocat, Me Lagarde, du barreau de Bayonne, s'approchèrent du cadavre.

- Vous reconnaissez, dit le Juge, le cordon que vous avez passé à son cou.

- Oui, Monsieur le Juge.

- Et vous persistez à nier que vous lui avez donné la mort.

- Oui, Monsieur le Juge.

- C'est insensé ! Docteur, voulez-vous nous dire si Fenton est bien mort étranglé.

- II y parait. Mais enfin, je vais faire l'autopsie.

II commença par retirer le cordon rouge qui était fortement serré, et le tendit au Juge, qui 'le prit avec une certaine répulsion.

St-Yves le regarda.

- Vous permettez, Monsieur le Juge, que je l'examine de près.

On le lui tendit.

- Monsieur le Juge, ce n'est pas mon cordon.

- Que dites-vous là?

- Ce n'est pas le cordon que j'avais hier.

- Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle histoire ?

- Le cordon que j'avais hier soir portait plusieurs nœuds à son extrémité.

- C'est incroyable, dit le Procureur, l'obstination qu'il met à nier une chose si évidente

- Ce n'est pas tellement évident, dit le Commissaire.

Enfin, vous reconnaîtrez que son histoire est tout à fait invraisemblable?

Sans doute.

- Alors ?

- Ce garçon n'est pas idiot. .Or, ce qu'il nous raconte ne tient pas debout. S'il inventait, il pourrait trouver mieux.

- Alors, parce que ce qu'il dit est absurde, vous en concluez que c'est vrai ?

- Je n'en suis pas là. Je dis simplement qu'il y a quelque chose qui me chiffonne. Toutes les charges sont contre lui. C'est trop facile, trop beau pour être vrai. Et puis, il y a cette histoire du deuxième cordon.

- Très sincèrement, je ne vois pas pourquoi il est allé chercher ça.

- Bien sûr, si c'est lui qui est l'assassin. Mais si ce n'est pas lui ?

- Expliquez-vous.

- Si St-Yves est l'assassin on ne voit pas la raison pour laquelle il se serait muni de deux cordons, qu'il ait ou non prémédité son crime. Mais si une autre personne, que nous appellerons X avait décidé de tuer Fenton, elle ne pouvait attendre que St-Yves, laissant son cordon au cou de la victime, comme il déclare avoir fait avec Monnier, fournit à l'assassin l'arme du crime. Il fallait donc que X voulant étrangler Fen ton, et faire peser les soupçons sur St-Yves, apportât un cordon pareil à celui de ce dernier. Cela nous explique qu'il y ait deux cordons, celui de X et celui de St-Yves.

- Mais si St-Yves est l'assassin, s'il est X ?

- Dans ce cas il n'y aurait qu'un cordon, et non deux.

- Ne pensez-vous pas que St-Yves ait pu prévoir cette défense, et se munir de deux cordons?

- Non. C'est beaucoup trop subtil.

-- Et cela démontrerait que l'assassin de Fenton est aussi celui de Monnier.

- Si le cordon qui a tué Fenton est celui qui a servi la première fois.

- !! faudrait faire des recherches dans tous les magasins où l'on peut trouver un cordon semblable, afin de savoir si aucun des suspects ne s'en serait procuré.

- Ce sera fait demain, Monsieur le Juge. Mais qui considérez-vous comme suspect?

- St-Yves, évidemment, Fenton...

Le Juge hésita un instant.

- Vous avez pris tous les renseignements possibles sur les Goldsmith ?

- Evidemment.

- Moralité ?

Le Commissaire sourit.

- On ne peut employer ce mot pour les gens de cette classe comme pour des bourgeois. M-e Goldsmith était une petite poule, lorsque son mari l'a rencontrée.

- Ah vraiment, dit le Juge, une petite poule?

- Elle chantait dans une boite, avec de jolies jambes.

- C'est extraordinaire ! On la prendrait tout à fait pour une dame.

- Dans le cadre du Sonny's, au Casino, ou parmi les décors tapageurs de la villa " Maryluna ", mais si vous la voyiez dans les meubles solides d'un salon de Bordeaux ou de Chartres...

- Enfin, le duc de Montpensier, le duc de Windsor sont allés chez elle... Elle est intime avec des altesses royales.

- Seulement avec des altesses royales. Les princes ne sont jamais difficiles dans leurs relations.

- On ne lui connaîtrait pas d'amant qui la fasse chanter ?

- Non, c'est une femme très sérieuse. Elle n'a que des passades, presque toujours avec des gens du Monde ; l'année dernière avec un joueur de pelote qu'elle avait rencontré chez le Maire de Sare. Elle semble actuellement fort éprise de St-Yves.

- Ne serait-elle pas sa complice?

- Ce n'est pas impossible.

- Et lui, Goldsmith ? Qu'en savez-vous ? Il n'aurait pas fait récemment de mauvaises affaires ?

- J'y ai pensé. Rien de ce côté-là. Une situation aussi solide qu'on peut l'imaginer. Sa signature vaut plusieurs centaines de millions. Les banques sont unanimes.

Enfin, que diable ! Ce Fenton ne s'est pas étranglé tout seul pour le plaisir de nous embêter.

- II y est parvenu. Rappelez-vous ce que je vous disais hier soir avant la reconstitution. Dans cette affaire on peut s'attendre à tout. Nous avons déjà deux cadavres sur les bras, et pas un assassin. Pourvu que ça s'arrête là !

- Seigneur ! Qu'allez-vous penser ?

- Je ne pense rien. Je suis inquiet. Rien n'est solide. Rien n'est vrai dans ce que nous touchons ici. Vues de Biarritz, les Pyrénées elles-mêmes ont l'air d'être en carton-pâte.

- Mon cher Commissaire, j'ai l'impression que vous faites de la littérature. Vous devriez écrire un roman.

Je n'y manquerai pas, si cette damnée affaire me fait mettre à la retraite avant mon tour.

 

 


A suivre...

 

 




Retour