Toutes les recherches pour
retrouver St-Yves furent vaines. Un sentier partait d'un peu plus loin que la
piscine, et descendant le long du blockhaus aboutissait à un chemin qui
rejoignait la route, à l'opposé de l'entrée principale
de la villa. C'est par là qu'il avait pu passer. On voyait un éboulement
de terre fraîche. Il avait du manquer de tomber en descendant ce sentier
difficile, gêné par l'obscurité.
Cette sortie de la villa " Maryluna " était fort peu fréquentée. Il fallait la connaître pour s'apercevoir qu'elle existait. C'est pourquoi, tandis que de nombreux agents de police et inspecteurs gardaient l'entrée principale - contre, les journalistes - il n'y avait personne à celle-ci.
- St-Yves connaissait-il ce passage? demanda le Juge à Santiago Goldsmith,
- Certainement, il le prenait quelquefois lorsqu'il allait à la plage.
Donc on dut admettre qu'il s'était enfui. Des patrouilles de gendarmerie furent lancées à sa poursuite. Des barrages furent établis.
il était une heure du matin lorsque tout cela fut fait. Le Commissaire Petiot, dans la voiture que son collègue de Biarritz avait mise à sa disposition, raccompagna le Juge d'instruction à Bayonne.
- Eh bien, Monsieur le Commissaire,
dit ce dernier, pour une reconstitution réussie, on peut dire qui c'est
une reconstitution réussie !
Le Commissaire ne répondit rien. il était accablé. - Nous
allons fournir de la copie au journaux. Sans compter la presse parisienne, "
Côte Basque Soir " et " Biarritz Soir " vont avoir des
titres sur quatre colonnes. Ces messieurs qui protestent toujours lorsqu'on
met quelqu'un en prison vont certainement nous reprocher d'avoir laissé
en liberté St-Yves, sur qui pesaient de lourdes charges.
- c'est de ma faute, M. le Juge.
- Je ne vous fais aucun reproche, M. le Commissaire. N'empêche que mon idée était de l'arrêter.
- Je ne pense pas qu'il puisse aller très loin.
- En tout cas, s'il avait été enfermé, nous aurions fait l'économie d'un cadavre.
- C'est exact, M. le Juge.
- En somme, ce Fenton, qui devait joindre le chantage à ses activités, avait du en voir plus qu'il n'en a dit. II a du demander à St-Yves sa part de magot. C'est pourquoi l'autre l'a tué.
- C'est une hypothèse.
- En voyez-vous une autre ?
- II se peut qu'il ait été le complice de St-Yves, et qu'ils se soient disputés.
- Dans ce cas, il n'aurait pas parlé de lui comme il l'a fait. Car c'est à Fenton que nous devons de savoir que c'est St-Yves qui avait passé un cordon autour du cou de Monnier.
- D'autres l'avaient vu faire.
- De toute façon, nous sommes dans de jolis draps!
J'en suis désolé, Monsieur le Juge.
- De quel côté croyez-vous qu'il soit parti 7
- Peut-être a-t-il essayé de monter vers Paris. Et dans ce cas, il sera arrêté avant d'arriver a Bordeaux.
- Mais comment serait-il parti ?
- Sa voiture a disparu.
- Diable !
- Ou bien il essaiera de passer en Espagne. Mais en ce cas, il sera arrêté à la frontière. J'ai donné des ordres à Béhobie, Hendaye, Dancharinea.
Oui, mais en dehors de ces passages, il en est d'autres qui ne sont pas surveillés.
- St-Yves n'est pas du pays. Il ne connaît pas les passages des contrebandiers.
- Peut-être a-t-il pu s'aboucher avec l'un d'entre eux.
- Ce n'est pas impossible.
Toutefois, il faut noter que les contrebandiers du pays basque n'aiment pas
beaucoup se compromettre dans une affaire criminelle.
Ce sont d'honnêtes gens, à leur manière.
On arrivait à Rayonne. Petiot laissa le Juge chez lui et reprit la route de Biarritz. Il se rendit au Commissariat, téléphona à la gendarmerie. On ne savait rien de nouveau.
Le Commissaire dormit très mal. A sept heures du matin, il téléphona de nouveau à la gendarmerie. On n'avait aucune nouvelle du fugitif.
Dans le même moment, ce dernier s'avançait à travers champs vers la frontière espagnole. il allait sans se presser, sans se cacher, tenant à la main une canne à pêche.
La matinée était fraîche. De petits nuages blancs couraient sur les montagnes proches. On respirait une saine odeur de terre et d'eau. On voyait sur la droite les maisons de Dancharinea. La masse de la Rhune dominait le paysage.
C'est là que se rejoignent les deux ruisseaux qui forment la Nivelle. L'un arrive d'Espagne. L'autre suit la frontière pendant une partie de sort parcours.
A Dancharinea, il y a un pont de pierre où passe la route. Du côté français, un poste de C.R.S. et un poste de douaniers. On vous demande vos papiers avec soin. On tamponne votre passeport. On note votre passage. Cent mètres plus bas, un autre pont, de bois celui-ci, et sans route. Là, point de garde mobile, parfois un simple douanier bienveillant, qui est là pour empêcher que la " contrebande artisanale " ne camoufle une organisation trop industrielle.
St-Yves connaissait bien la région pour y être venu à la pêche. II avait soigneusement préparé son plan de fuite. Aussitôt sorti de " Maryluna ", la veille au soir, il avait retrouvé sa voiture qu'il avait laissée en arrivant à un point choisi. Il s'était lancé à toute allure sur la route d'Aïnhoa où il était arrivé bien avant que les barrages ne fussent en place. Aux environs de ce village, les Goldsmith possèdent un charmant pavillon, acheté dans la borine humeur d'un soir d'été, où le paysage était particulièrement beau. On y organisait parfois des pique-niques. L'ameublement était sommaire, mais suffisant. Deux chambres, une grande salle, un petit garage. Des assiettes, des verres et toujours quelques bouteilles dans l'armoire. Pas de domestique. Une fille du voisinage venait parfois ouvrir les fenêtres et donner un coup de balai.
Georges s'arrêta devant le garage, ouvrit la porte avec une clef qu'il tira de sa poche, et alla se coucher en évitant d'allumer la lumière.
Il avait décidé de franchir la frontière, non au poste officiel, bien sûr, ni au poste officieux, mais en amont de Dancharinea, en traversant le ruisseau, ce qu'il pouvait faire sans avoir de l'eau au dessus des genoux. Il avait eu la précaution de mettre dans l'automobile avant d'aller à " Maryluna" pour la reconstitution, son attirail de pêche à la ligne. Car il avait pensé que ce costume là le protégerait contre toute curiosité indiscrète Les pêcheurs sont nombreux sur les bords de la Nivelle, en cette fin de saison qui précède de peu la fermeture. Et qui aurait l'idée qu'un homme traqué par la police, s'amusât à ce sport pacifique? De plus, personne ne s'étonnerait de voir un pêcheur entrer dans l'eau. Son épuisette d'une main, sa canne à lancer de l'autre, chaussé de longues bottes en caoutchouc, il suivait un petit chemin. Deux douaniers le croisèrent. On se salua. On remarqua que le temps couvert était favorable, mais que le vent allait se lever. Ils lui souhaitèrent une bonne pêche, ce qui le mécontenta (ça ne porte pas chance).
II arriva enfin au bord de la rivière et entra dans l'eau.
- Ça mord? lui demanda une grosse voix.
C'était un gendarme embusqué dans la verdure.
- Je viens de commencer à pécher, répondit Georges, maîtrisant son émotion.
Et il lança sa cuiller pour se donner une contenance. II ramena rapidement. Le leurre scintillait dans les eaux claires.
- Moi, je pêche à l'asticot, dit le gendarme, il me semble que l'on doit prendre plus de poisson.
- On en prend de plus belles au lancer léger, répondit St-Yves.
Et tout en lançant son leurre, il s'avança vers le milieu de la rivière. Elle n'a pas à cet endroit plus de cinq mètres de large. Mais il faut marcher avec précaution parce que les cailloux sont glissants.
- Tenez, dit le gendarme, là-bas derrière ce rocher, ça ne m'étonnerait pas qu'il y en ait une grosse.
St-Yves fit un pas de plus et lança sa cuillère où le gendarme le souhaitait. Encore deux pas, et il serait en Espagne, à l'abri, sous le nez de ce brave pandore.
- Ça y est, dit le gendarme ! vous la tenez.
St-Yves avait ferré automatiquement.
- Donnez-lui du fil, dit le gendarme, sinon, elle va tout casser.
La truite fit deux bonds hors de l'eau. Puis elle remonta le courant avec la rapidité d'une flèche. Elle s'arrêta derrière un caillou et se colla au fond de l'eau donnant des coups de tête désespérés. Toutes ses violences étaient absorbées par l'élasticité de la canne et du fil. St-Yves, il faut bien le dire, avait oublié tout le reste et ne pensait qu'à l'amener dans sa musette.
- Elle se fatigue, dit le gendarme. Vous allez l'avoir.
En effet, tandis que St-Yves enroulait son moulinet, le poisson oscillant de droite à gauche, venait sans défense. Malheureusement le fil se prit dans un caillou. Comment faire ?
- Attendez, dit le gendarme, je vais vous l'épuiseter
Georges lui tendit l'épuisette, et le gendarme y mit le poisson.
Une jolie bête. Elle pèse pas loin de la livre.
Georges, qui s'était rapproché du bord, reçut la truite des mains du gendarme et la mit dans sa musette
- Dites, observa le gendarme, vous avez votre carte de pêche, au moins.
- Bien sûr, répondit St-Yves.
- Est-ce que ça vous serait égal de me la montrer. Vous comprenez, le service, c'est le service.
Fuir ? Georges St-Yves n'en avait même plus la possibilité. S'il faisait un geste, avant qu'il n'ait parcouru les deux mètres qui le séparaient du milieu de la rivière, le gendarme serait sur lui.
- Au moins qu'on rigole ! pensa-t-il tristement.
Et, résigné, il donna sa carte de pêcheur.
Le gendarme regarda la carte, puis leva les yeux pour dévisager St-Yves, regarda de nouveau la carte, puis la tendit à St-Yves.
C'est bien, dit-il, vous êtes en règle.
Au moment où St-Yves allait saisir la carte, stupéfait de s'en tirer .à si bon compte, le gendarme, bouleversé d'une illumination. soudaine, s'écria
- N. de D. ! C'est vous ?
- Qui, moi?.
- Celui que nous cherchons depuis une heure ce matin ?
- Je ne savais pas que vous me cherchiez depuis une heure ce matin.
- Enfin, vous êtes bien le dénommé St-Yves ?
Bien sûr, voyez ma carte.
- Et vous êtes inculpé de meurtre?
Cela est fort probable, à
l'heure qu'il est.
- Je vous invite à me suivre.
Tout en marchant à côté du brave gendarme, qui lui avait passé une menotte, St-Yves comparait son destin à celui de la malheureuse truite qui agonisait dans sa musette. Quel nylon invisible l'avait ramené, lui, vers la prison, du milieu de cette rivière, où il touchait déjà la liberté ?