Chapitre 10_ (Peur sur la côte...)


Les personnes, assez rares d'ailleurs, qui se trouvèrent ce soir-là sur la plage, assistèrent à un coucher de soleil particulièrement sinistre. Une lumière jaune verdâtre filtrait entre les nuages. A ce signe les pêcheurs connaissent l'approche du mauvais temps. Tantôt, la mer était d'huile, tantôt elle se gonflait en vagues énormes qui s'écrasaient à grand fracas sur le sable, et montaient très loin, bouillonnantes d'écume blanche. Le vent d'ouest se leva brusquement, froid et humide, aussitôt que la nuit fut venue. Les terrasses des cafés se vidèrent. De nombreux touristes demandèrent leur note d'hôtel. Et le Comité du Syndicat d'initiatives se répéta. comme il faisait chaque année à la même époque : " Il faudra trouver quelque chose pour allonger la saison."
Cependant, les envoyés spéciaux de la grande presse, descendus au Carlton, y entretenaient une agitation fébrile. D'interminables communications avec Paris, d'homériques disputes avec les demoiselles du téléphone, et des discussions sans fin accompagnées d'Innombrables fines à l'eau.
C'est Georges St-Yves qui avait la grande vedette. " France-Soir " avait eu la chance de trouver chez un photographe local un cliché, pris lors d'un récent gala, où il était à une table voisine de celle du Président du Tribunal. Une magnifique reproduction s'étalait en première page. Ils avaient l'air de se sourire.
" L'un de ces hommes va-t-il envoyer l'autre à Cayenne ? " demandait le journal, sur trois colonnes.
Paris-Presse comptait prendre sa revanche ce soir-là, lors de la reconstitution, et avait embusqué autour de " Maryluna " plusieurs reporters munis de tout l'attirail nécessaire.
Le Commissaire se hâta de communiquer au juge les renseignements sur M. Fenton, et ils décidèrent d'orienter leur reconstitution de manière à faire jouer un rôle important à ce nouveau suspect, ce qui permettrait peut-être de le confondre.
Sir Bartholomew, Georges St-Yves, le baron de Courcy, les petites Préval, Mrs Mac Gregor, se trouvaient dans le salon de " Maryluna " avec les maîtres de maison quand les magistrats arrivèrent. Il régnait entre ces gens, hier emportés ensemble dans le tourbillon des fêtes, une contrainte pénible. Seul, M. Goldsmith faisait quelques frais. Sa ravissante épouse avait une figure décomposée. Petiot ressentit vivement cette impression, et dit au juge : " Ils vont me flanquer le cafard, cette bande d'idiots. "

- Pourquoi, dit le juge, vous craignez de ne pas réussir ?

- II ne s'agit pas de ça. Je ne suis pas à mon aise. Quand j'entre dans un bouge où je sais qu'il y a un assassin, ça me fait plutôt plaisir. Mais dans ce salon somptueux avec ces beaux meubles, ces beaux tapis, ce décor de luxe et de joie, je me rends compte que les choses ne sont pas à leur place qu'il y a quelque chose de truqué dans l'ensemble, et que tout ça va se détacher brusquement avec un bruit de catastrophe.

- Je crois, Monsieur le Commissaire que vous vous montez l'imagination. Dans un sa!on ou dans un bouge, un assassin est toujours un assassins.

- Sans doute, mais un assassin ordinaire, on peut prévoir ses réactions. II se défendra s'il a quelque chance de s'en tirer, bien sûr ! Mais le plus souvent, il n'a aucune chance, et il le sait, alors il se rend sans résistance. Il ne nous aime pas beaucoup, mais il nous respecté. Ceux-ci, que voulez-vous qu'ils pensent de gens comme vous et moi qui gagnent en un mois ce qu'ils dépensent en une soirée?

- Mais nous représentons la Loi,

- La loi ! la loi ! Ils savent bien qu'elle n'est pas faite pour eux. Les avez-vous jamais vu payer une contravention ?

- Une contravention peut-être, mais un crime !...

- Pourquoi voulez-vous qu'ils raisonnent autrement pour un crime que pour une contravention ?

- Mais enfin, de quoi avez-vous peur?

- J'ai peur que l'assassin ne joue pas franc jeu. J'ai peur qu'il ne triche. Est-ce que vous me comprenez?

- Non, mon ami, non pas du tout. Je crois que vous avez trop travaillé ces derniers jours et que vous ferez bien de vous lever tard demain matin.

- Au fait, vous avez peut-être raison.

Malheureusement, les circonstances ne permirent pas au Commissaire Petiot de réaliser son projet de grasse matinée. Mais n'anticipons pas.
Personne n'ignore en France ce qu'est la reconstitution d'un crime. Il s'agit de replacer témoins, inculpés ou suspects, dans les conditions exactes qui résultent de leurs déclarations, de leur faire exécuter les gestes qu'ils prétendent avoir faits, ou qu'on les accuse d'avoir faits, le jour du crime. Ainsi, il apparaît parfois des impossibilités, des contradictions, des mensonges. Ajoutons à cela l'émotion que peut éprouver un criminel reproduisant un geste meurtrier, et l'on concevra que cette méthode est extrêmement utile à la recherche de la vérité. Elle sert d'ailleurs aussi bien à manifester l'innocence due la culpabilité. Et on n'a pas oublié, lors d'une affaire célèbre, dans cette même ville de Biarritz, que les nombreuses reconstitutions qu'ordonna la Justice, avec une admirable conscience:, permirent de démontrer l'inanité des charges qui pesaient sur un jeune Brésilien.
Pour permettre à cette reconstitution de se réaliser le mieux possible, le Juge avait demandé à M. Goldsmith de donner à la maison et aux jardins l'éclairage qu'ils avaient le soir du bal.
On n'avait pas poussé le souci de l'exactitude jusqu'à faire venir un orchestre.
La belle villa " Maryluna " illuminée, vide et silencieuse, au milieu d'une masse d'ombre, faisait penser à un de ces vaisseaux fantômes qu'aperçoivent parfois dans les nuits tropicales, les matelots épouvantés.
La plainte du vent et le bruit des vagues qui se déchiraient au pied de la falaise, étaient une musique d'accompagnement adéquate à cette lugubre parodie, où l'on voyait des personnages, au col du pardessus relevé, évoluant sur les allées désertes, qui s'efforçaient de retrouver les gestes des joyeux invités de l'autre nuit.

- Vous étiez en train de danser avec Mme Goldsmith, dit le juge à St-Yves. Voulez-vous avoir l'obligeance, vous aussi, Madame, de vous placer à l'endroit où vous étiez lorsque Monnier s'est approché de vous.

- A peu près par là.

Georges et Jackie se tenaient, en face l'un de l'autre, assez gauches, sous tous les regards.

- Où vous trouviez-vous, Monsieur, dit le Juge à Sir Bartholomew.

Avec assez de mauvaise grâce, il fit un geste large:
- Par là !

Avec qui étiez-vous ?

- Avec Mlle Préval.

- Mlle Préval, voulez-vous avoir l'obligeance de vous placer à côté de M. Fenton. Quant à vous, M. Fenton, je voudrais que vous reproduisiez, autant qu'il est possible, les gestes que vous avez vus faire à la victime. En somme, que vous jouiez son rôle.

Sir Bartholomew rougit violemment.

- Monsieur, dit-il, je refuse de me prêter à cette comédie ridicule. En Angleterre, la Justice est une chose sérieuse qui ne se confond pas avec le théâtre... Je suis un ancien diplomate britannique. Je ne suis pas un acteur.

Cette explosion laissa le Juge complètement froid.

- Monsieur, dit-il, si vous faites obstacle à l'enquête dont je suis le seul maître, je me verrai dans l'obligation de décerner un mandat d'arrêt contre vous.

Et le commissaire Petiot ajouta
- Quant à votre qualité d'ancien diplomate, il vaut mieux pour vous que les journalistes qui sont à quelques mètres d'ici, ne soient pas informés des circonstances dans lesquelles vous avez quitté la diplomatie britannique.

Beaucoup plus que la menace du Juge, ces dernières paroles démolirent la superbe de Sir Bartholomew. Docilement, il s'approcha du couple, adressa la parole à Jackie. St-Yves s'écarta de deux pas.

- Avez-vous apporté votre cordonnet rouge, comme je vous l'ai fait demander, Monsieur St-Yves ?

- Le voici.

- C'est celui-là même que vous aviez le soir du bal ?

- Non, mais celui-ci est pareil. J'avais acheté plusieurs mètres de ce cordonnet.

- Qu'est devenu celui que vous aviez le soir du bal?

- Je crois bien l'avoir laissé au cou de Monnier.

- Cette réponse est Intéressante; voulez-vous la noter, M. le Greffier. Comment l'avez-vous laissé au cou de Monnier ? Il ne l'avait pas lorsqu'on a retrouvé son cadavre.

- Lorsque nous sommes sortis de la zone éclairée, comme je vous l'ai dit, il m'a saisi la main, et II m'a fait mal. J'ai ouvert les doigts et lâché le cordon. Nous nous sommes assis sur un banc et avons fumé une cigarette. Puis je l'ai quitté, ayant oublié le cordon, qui était toujours à son cou.

- Est-ce qu'on a trouvé ce cordon rouge dans le jardin ?

- Non, Monsieur le Juge, dit Mme Goldsmith. Comme il est habituel après de pareilles fêtes, beaucoup de choses se perdent. Les domestiques et moi-même, avons fait le tour des allées et des salons. Parmi les objets hétéroclites que l'on a ramassés, je suis sûre qu'il n'y avait pas de cordon rouge.


- Il sera bon, M. le Commissaire, de faire des recherches auprès des invités et des domestiques.

- Je n'y manquerai pas. M. le Juge.

- Je voudrais maintenant, M. St-Yves, que vous passiez votre lacet au cou de M. Fenton - en évitant, si possible, de l'étrangler - que vous l'entraîniez comme vous avez fait l'autre nuit. Et vous, M. Fenton, je voudrais que vous nous disiez si les choses se passent ce soir comme vous l'avez vu.

Il est possible qu'on ait beaucoup ri, le soir du meurtre, lorsque St-Yves, en thug bariolé, tirait au bout de son lacet le malheureux détective. Mais, ce soir, le spectacle était sinistre. Fort impressionné, Jackie Goldsmith mit la main sur les yeux et étouffa un cri d'horreur.
La zone éclairée finissait brusquement. Au delà de sa limite, Fenton et St-Yves disparurent aux yeux des spectateurs. On fut rassuré d'entendre la voix de St-Yves.
- C'est ici… dit-il, que Monnier a saisi ma main. Et c'est sur ce banc que nous nous sommes assis.

Le banc était dans l'ombre épaisse, invisible de ceux qui se trouvaient dans la lumière, à quelques mètres de là.

- Qu'avez-vous fait, Mme Goldsmith, après que St. Yves et Monnier vous eussent quittée.

- Je suis allé rapporter à mon mari ce que m'avait dit Monnier.

- Qu'il avait repéré une personne suspecte parmi vos invités.

- Oui.

- Et votre mari vous a répondu qu'il s'étonnait qu'il n'y en eut qu'une seule.

- Monsieur le Juge, précisa Goldsmith, ce n'était qu'une boutade...

- Où se trouvait M. Goldsmith quand vous avez eu avec lui cette conversation ?

- Dans le petit salon, à gauche de l'entrée.

- Vous êtes restée longtemps dans la villa, Madame

- Le temps de jeter un regard au service. Quelques minutes.

- Et ensuite ?

- Je suis revenue dans le jardin.

- St-Yves y était-il ?

- Je ne me souviens pas... Je crois que non...

- Je vous ai dit, Monsieur le Juge, que je fumais une cigarette, sur ce banc où je suis assis, en bavardant avec Monnier.

- Et vous, Mlle Préval, avez-vous remarqué si M. St-Yves est resté longtemps absent ?

- Quelques minutes, je crois. Je suis restée seule dans le jardin avec le baron de Courcy.

- Et M. Fenton ? II vous avait quittée ?

- Je suis allé prendre un verre au buffet, dit Sir Bartholomew.

- Ah! Pour vous remettre de l'émotion que ça vous avait fait, de voir St-Yves avec son cordonnet étrangler Monnier ?

- Non. Parce que j'avais soif.

A ce moment, intervint le Commissaire Petiot:

- Si vous le voulez bien, Monsieur le Juge, on pourrait faire une expérience. Il est difficile d'admettre que Monnier ait été étranglé à l'endroit où se trouve actuellement M. Fenton. Donc, il a été amené à la piscine soit qu'on l'ait tiré en lui serrant le cou, soit qu'il soit allé là-bas en se promenant, sans se méfier de son agresseur. II serait utile de savoir le temps qu'il a fallu en ce cas pour exécuter le meurtre. Je demanderai donc à M. Fenton et à M. St-Yves d'aller jusqu'à la piscine, sans se presser. Arrivé là, l'un d'eux poussera un cri. Car il importe de savoir si un cri pourrait être entendu.
Il y avait beaucoup plus de bruit le soir du bal qu'aujourd'hui.
Sans doute. Mais cela n'est qu'à titre indicatif. Puis ils reviendront aussi vite qu'il leur sera possible. Et nous verrons si le temps nécessaire à tout cela correspond à celui que l'on met à fumer une cigarette. Voulez-vous regarder votre .montre, M. le Greffier.

St-Yves et Sir Bartholomew revinrent dans la zone éclairée. Le second paraissait résigné. Quant au premier, il donnait des signes visibles d'énervement.

- Il est dix heures trente-quatre, exactement, dit le Greffier.

- Partez, messieurs, dit Petiot. Et ne vous pressez pas trop en allant.

Ils disparurent dans la nuit.

Petiot se rapprocha du Juge.
- M. le Commissaire, dit celui-ci, St-Yves me fait une mauvaise impression. Avez-vous remarqué comme sa main tremblait en mettant le lacet?

- Sans doute, Monsieur le Juge. Mais il n'a jamais été mêlé à aucune histoire de bijoux, tandis que cet Anglais...

- Admettons que ce soit Fenton, le suspect désigné par Monnier. Croyez-vous que ce dernier ait accepté de l'accompagner dans une promenade sentimentale ?

- Peut-être voulait-il causer avec lui et tenter de le démasquer.

- Il parait en tout cas certain que, puisqu'on n'a pas revu Monnier, c'est à ce moment là qu'il a été tué. Or, St-Yves et Fenton avaient tous les deux disparu. Cela ne nous éclaire pas beaucoup.

- II y a trois minutes qu'ils sont partis, dit le greffier.
C'est à ce moment-là qu'on entendit le cri. Un cri qui glaça d'horreur tous les assistants. Un cri brusquement arrêté dans la gorge. Le cri d'un homme qu'on étrangle pour de bon.

- Je ne sais lequel des deux a crié, dit le Juge. En tout cas, il s'est mis dans la peau de son rôle.

Un peu trop. II m'a donné le frisson dit le Commissaire.

- C'est la première reconstitution à laquelle j'assiste, dit Jackie Goldsmith. C'est plus impressionnant que le Grand Guignol.

Son rire nerveux ne trouva pas d'écho. Un silence pesa sur le groupe.

- Depuis combien de temps sont-ils partis, dit le Juge.

- Quatre minutes en tout, dit le greffier.

On prêta l'oreille pour écouter leurs pas qui allaient revenir sur l'allée. Mais on entendait seulement la plainte de la mer et du vent.

- Combien de temps? dit le Juge.

- Quatre minutes et demi, dit le greffier.

- S'est long !

L'attente se fit plus pénible.
- Six minutes, dit le greffier au bout d'un moment.

- Quelle distance y a-t-il jusqu'à la piscine ?

- Une centaine de mètres, dit Santiago Goldsmith.

- Il ne faut pas trois minutes pour faire cent mètres. On leur a recommandé de se presser autant que possible pour revenir.

- Ils n'ont peut-être pas compris.

A la septième minute, on décida d'aller au devant d'eux. Munis de torches électriques, le Commissaire Petiot, le Juge, deux inspecteurs, suivis de M. et de Mme Goldsmith s'avancèrent vers la piscine.

Ils ne virent aucune trace de Sir Bartholomew, ni de St-Yves.

Le commissaire fouilla la nuit avec sa torche. Il lui sembla apercevoir une forme brune recroquevillée au pied d'un arbre. Il s'avança. C'était Sir Bartholomew Fenton. Il était mort. II avait un cordonnet de soie rouge serré autour du cou.


A suivre...

 

 




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