Chapitre 1


Chacun sait que la grande saison de Biarritz commence à la fin du mois d'août, après le Grand-Prix de Deauville et se termine vers le 15 septembre, aux premières pluies de l'équinoxe.

Cette merveilleuse brièveté lui donne un éclat dont rien n'approche dans le monde. Chaque journée est remplie. Au moins un déjeuner, un dîner, plusieurs cocktails, la danse, le baccarat. Pas une minute de solitude, c'est à dire d'ennui, mais un tourbillon aussi enivrant que ces valses, où défaillaient nos grand-mère. Naturellement, chaque année, parmi ces fêtes, il en est une qui est le clous de la saison, celle dont tous les illustrés de France, d'Angleterre et des Amériques publieront les photographies, celle que l'on ne doit manquer à aucun prix, et sous aucun prétexte, comme ce fameux bal de Brindos, où se fit transporter la vieille lady Ellismore, en voiture d'ambulance, avec toutes ses émeraudes, trois jours avant de rendre le dernier soupir.

Cette année là; c'était la "Nuit Hindoue" qu'offraient dans leur villa Maryluna, M. et Mrs Santiago Goldsmith.

Construite au temps des équipages par le prince Simenoff, cette magnifique propriété domine la falaise de la Côte des Basques de sa masse de pierre blanche et de brique rose aux poivrières d'ardoise. On la voit de très loin en mer, à telle enseigne que certains, qui n'aiment point les architectures de cette époque, auraient souhaité qu'elle servit de cible à un quelconque navire, durant les deux guerres de ce siècle malheureux.

Mais pour beaucoup d'autres au contraire, elle constitue avec quelques demeures d'un style analogue, l'une des beautés de Biarritz, dont l'inébranlable persistance garantit cette ville aimée des dieux, contre tout ce que pourrait apporter d'inquiétude la ruine des empires, des royaumes et des républiques.

Offerte par un prince Simenoff à la belle Lola Beaucaire, cette propriété fut vendue par celle-ci au célèbre Latourne, alors à l'apogée de sa fortune. Elle figurait à l'actif de sa retentissante faillite. C'est le duc de Santa Lucia qui la possédait en 1936. Lorsqu'il fut assassiné par les Rouges, à Madrid, ses héritiers la donnèrent en location à Manfredi, qui construisit une piscine dans les jardins, et se ruina en voulant en faire un hôtel, restaurant, boîte de nuit de grand luxe. Un Etat-major allemand l'occupa durant la guerre, et fit construire un blockhaus au pied de la terrasse. En 1947, bien qu'elle se trouvât en fort mauvais état, le Gaz de France se proposait de l'acheter pour y faire une maison de repos destinée à son personnel, lorsqu'on apprit que Santiago Goldsmith en avait fait l'acquisition.

Bien que sa réputation fut récente, ce n'était pas un inconnu. Panaméen de naissance, propriétaire de puits de pétrole en Roumanie, il avait trouve moyen de les vendre fort cher à Antonesco avant la débâcle. Il avait d'ailleurs fort efficacement servi les alliés et reçu plusieurs décorations anglaises et américaines, qu'il ne portait pas, se contentant d'une Légion d'Honneur fort discrète, et seulement sur le smoking.

Quelle était la nationalité exacte de Mme Goldsmith. Elle se disait grecque d'origine ayant vécu en Amérique. Elle parlait le français avec un accent anglais, l'anglais avec un accent espagnol. Des personnes informées assuraient qu'elle était née à Ménilmontant.

L'essentiel est qu'elle recevait merveilleusement bien. La villa, qui avait déjà plusieurs fois changé de nom fut baptisée Maryluna, et complètement remise en état. Luttant contre les ravages du vent d'ouest, chargé d'un sel brûlant, plusieurs jardiniers assuraient à ses pelouses, refaites en quelques mois, le velours que celles d'Oxford ont mis des siècles à acquérir.

Elles étaient d'un vert tout à fait artificiel, d'un vert de pâtisserie, d'un vert de peinture, ces pelouses, dans la lumière des projecteurs, par cette nuit vraiment féerique.

On avait beaucoup cherché pour trouver les sujets des déguisements. On avait pensé à faire une nuit 1900. Mais Georges St-Yves s'y était formellement opposé. Or on ne, pouvait espérer vraiment réussir une soirée sans la présence de Georges St Yves et de sa bande Celle-ci comptait un certain nombre de jeunes garçons, assez fiers de leurs anatomies et qui ne concevaient un bal travesti que comme un prétexte de se montrer à peu près nus. On pensera sans doute que la plage y suffisait, mais ce n'est pas la même chose. Le nu à la lumière de minuit, avec les fards et les oripeaux, a quelque chose de plus poivré que le nu de midi, un peu trop "nature" vraiment pour une époque aussi raffinée que la notre. A l'encontre de 1900, l'Inde prêtait merveilleusement au nu. De plus, ce thème permettait aux femmes qui ne voulaient point engager de gros frais de s'arranger gentiment avec quelques soieries et quelques voiles. Les amateurs de somptuosités y trouvaient aussi leur compte. On se décida donc pour la " Nuit hindoue ". Nous n'entrerons point dans la description des travestis de cette soirée, qui eussent paru dans les journaux du lendemain, sous la plume dithyrambique des chroniqueuses mondaines si les événements dramatiques dont nous allons parler bientôt, n'avaient effacé tout le reste.

Disons seulement que les beautés les plus authentiques, les ruines les plus historiques, les diamants les plus vrais, les perles les plus fausses, les noms les plus respectables, les réputations les plus discutées, se trouvaient réunies dans un espace de quelques centaines de mètres carrés. Il y avait plusieurs princes, deux membres de la Chambre des Lords, une dame six fois divorcée, une brochette de grands d'Espagne, quelques milliardaires américains, deux vedettes de cinéma et comme l'établit la police au cours de son enquête, douze comme repris de justice… Tout cela hindou autant qu'on pouvait l'être, car le travesti était obligatoire. Quelques messieurs, rebelles au déguisements étaient venus en smoking blanc, mais on avait préparé à leur intention des turbans, à aigrette, qu'on leur imposa de porter pour éviter toute protestation d'une jeunesse déchaînée dont le nationalisme hindou était porté à son paroxysme.

II y eut presque des incidents. Sir Bartholomew, excipant de l'immunité diplomatique pour éviter le turban, fut mis en péril par une farandole joyeuse, que menait St-Yves, et l'intervention personnelle de la maîtresse de maison fut nécessaire pour le délivrer.

St-Yves était déguisé en Thug. Un pagne, un turban un portrait de Kâli, peint au milieu du dos, en violet. (La déesse tenant comme il sied, deux têtes coupées, une sur chaque omoplate) et un magnifique lacet de soie rouge qu'il passait au cou des dames, lesquelles poussaient des petits cris voluptueusement effrayés.

Naturellement, II choisissait pour ses expériences d'étrangleur les plus jeunes et les plus jolies. En vain, la vieille Mrs Mac Gregor, le poursuivait, terrible comme la vengeance divine, dans une robe de tulle bleu, à travers les salons. En vain, le baron du Val, un rajah magnifique, essayait de le retenir dans une embrasure, pour le complimenter sur ses pectoraux. Il paraissait décidé à s'amuser ce soir, sans contrainte, ce qui n'était pas malheureusement tous les soirs son destin de jeune homme trop beau et trop peu fortuné. Comme il tentait de passer au cou de Mme Goldsmith le fameux lacet : " Bas les pattes, dit-elle, vous pourriez en profiter pour décrocher mon collier ", Il était de trois rangs de diamants magnifiques, un chef d'œuvre de Boucheron. Georges eut l'air un peu vexé. Aussi, lui proposa-t-elle de danser avec elle. Cela fut le début d'un flirt qui dura toute la soirée, et qui valut même au jeune homme quelques regards sans aménité du redoutable M. Goldsmith.

Mais, le champagne aidant, rien ne pouvait avoir très grande importance. Les bouteilles, à mesure qu'on les apportait, par paniers, sur la table du buffet, fondaient, comme les bataillons de la Garde impériale à Waterloo. Sur le coup de quatre heures du matin l'ambiance était parfaite. Mrs Mac Cregor accompagnait l'orchestre de la voix et des claquettes, tandis que le colonel Sandringham, le turban sur l'oreille, lui faisait vis-à-vis.

Le baron du Val, complètement gris, cramponné comme un noyé à un bouton de M. le député, lui exprimait une désapprobation sans réserve du gouvernement. Le rire éclatant de la belle madame Leprince résonnait jusque sur la terrasse d'où la fraîcheur nocturne avait peu à peu chassé les danseurs, à l'exception de deux ou trois couples parmi lesquels St-Vves et Jackie Goldsmith...

La triste lueur du soleil levant vint annoncer la fin de ce prestigieux sabbat. Chacun se hâta de fuir vers son lit. Une grande nuit de Biarritz était terminée.

A suivre…




Retour