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Ilbaritz !
Nom évocateur de folies légendes qui provoque à Biarritz et sur la côte basque, un intérêt presque mystérieux. un trouble particulier où fascination et rejet se confondent. . . En 1897 déjà, alors que l’énorme chantier s’achevait à peine. l’histoire locale s’en était emparée l’environnant de contes saugrenus et d’incroyables ragots. Ses premiers détracteurs regrettaient qu’un homme ait pu planter là devant l’océan et pour lui seul, une masse aussi imposante. Les jaloux dénigrèrent le luxe inouï des installations. Les mondains quant à  eux s'entassaient leurs villas autour de l’ancienne résidence impériale et traitaient de fou celui qui avait préféré une lande isolée et aride à l’écart de tout. L’immense dédain qu’Albert de l’Espée avait pour ses semblables était le plus inviolable de ses remparts : la critique le laissait de marbre. Fâché avec l’humanité, il s’était contenté pour son exil du plus sublime tableau que la nature pouvait lui offrir. Sur les soixante hectares balayes par les vents qu’il avait acquis à prix d’or, il poursuivait son rêve.

Le plus grand orgue privé du monde

Il éleva, au sommet de la colline farouche, un palais moderne destiné à abriter le plus grand orgue jamais construit pour un particulier, instrument commandé au célèbre Cavaillé-Coll. Tout autour, dispersés au hasard de la lande, pas moins de quinze constructions principales et trente-cinq refuges furent créés. Mais l’innovation la plus spectaculaire fut l’érection d’un invraisemblable réseau de chemins couverts, long de quatre kilomètres, qui se ramifiaient en tous sens à l’assaut du promontoire défendu. Ces promenoirs permettaient d’orienter la marche du levant au ponant à couvert d’une brusque averse ou d’un soleil trop chaud.Les annexes du château prenaient l’allure tantôt d’un manoir féodal enraciné sur la grève, tantôt d’une tour de marbre, tantôt d’une pagode, folies dont l’affectation laissait pantois les rares visiteurs admis dans la cité interdite. Ainsi, pas moins de sept cuisines, utilisées en du fonction du vent car le baron n’en supportait pas les effluves, neuf salles à manger où les repas étaient servis, ledit baron ne sachant jamais à l’avance où il souhaiterait se restaurer, des chenils plus luxueux que des cabines première classe de transatlantiques, une excavation artificielle, une usine hydroélectrique, vingt-et-un ponts, pour enjamber le ruisseau qui traversait la propriété... Aux limites nord du domaine, mais séparé de lui par un haut mur de clôture, le baron fastueux fit aussi bâtir un élégant pavillon pour sa maîtresse, l’actrice Biana Duhamel qui avait connu la gloire en créant le rôle de ‘Miss Helyett”, opérette à succès d’Edmond Audran. La jeune femme se savait convoquée au château lorsqu’elle apercevait un drapeau hissé au sommet de sa plus haute tour. La chaise à porteurs, portée par deux valets orientaux, empruntait alors les cheminements couverts pour la ramener sans fatigue auprès de son amant...

Saccages et pillages


Mais le joyau incontestable d’Ilbaritz demeurait invisible, dissimulé derrière les revêtements de marbres rares et de bois précieux qui ornaient les murs du château: c’était l’orgue de cathédrale de quatre claviers et de quatre-vingts jeux sur lequel Albert de l’Espée. en virtuose inconnu du monde musical, improvisait, éperdu d’extase, ou interprétait Wagner, toutes fenêtres ouvertes sur l’océan. En 1911, après quinze années de mystère impénétrable, l’orgue se tut. Albert de l’Espée ferma ses volets et quitta pour toujours la côte basque. Le domaine fut racheté par P. B. Gheusi, directeur de l’Opéra Comique et auteur de nombreux ouvrages. Pour la première fois, on découvrait l’ingéniosité déconcertante et l’invraisemblable luxe moderne dont Albert de l’Espée avait dotés son enclos. Concerts et visites officielles se succédèrent jusqu’en 1914, date à laquelle le château fut transformé en hôpital qui fonctionna jusqu’en 1922 pour les blessés de la Grande Guerre. En 1923 une société racheta l’ ensemble de la propriété pour en faire une métropole de l’art muet, un Hollywood français. Mais le projet échoua et le domaine, encore intact, fut loti. Tour à tour, les dépendances et les chemins couverts furent rasés et l’orgue vendu. Le château connut dès lors un triste sort: saccages et pillages s’enchaînèrent jusqu’en 1958.

Une trop brève renaissance

A cette date, un musicien, ancien maître de chapelle et organiste se rendit acquéreur du château transformé en ferme et de trois hectares de landes. Il redonna à l’imposante demeure un peu de son lustre. Ce qui pouvait être, sauvé le fut : tous les plafonds à caissons en chêne de Hongrie ; le grand escalier, qui est à lui seul une véritable oeuvre d’art retrouva son éclat et la salle d’orgue connut à nouveau de brillants concerts. Pour assurer l’ordinaire, le nouveau propriétaire ouvrit dans les salles du rez-de-chaussée quelques chambres d’hôtes, qui reçurent une clientèle de passionnés jusqu’en 1990.
Tout pouvait laisser croire que la maison était sauvée: c’était sans compter sans l’appétit féroce des promoteurs (qui décidèrent, dès 1968, de s’emparer du site incomparable) et la convoitise jamais ouvertement déclarée des municipalités d’alors. Qu’est-ce que ce nouveau propriétaire n’aurait-il pas fait pour sauver Ilbarritz? Abusant de sa méconnaissance des affaires, des promoteurs peu scrupuleux l’entraînèrent dans de sombres et louches manœuvres autour d’une partie de ses terrains. Ce qui devait arriver arriva: après des années de procès à rebondissements, après quelques lueurs d’espoir et de grands moments de découragement, la mairie de Biarritz vint rejoindre le cercle des ennemis en expropriant pour «utilité publique» la plus grande partie des terrains pour implanter deux des neuf trous du golf qu’elle avait décidé de construire... sous les fenêtres du château. L’étau se resserrait: des hommes d’affaires vertueux et leurs complices d’un côté, la ville de l’autre, comment lutter? Le château fut mis à prix à la requête des promoteurs, pour la somme de 300 000 F, somme due par le propriétaire à la suite du rendu de certaines procédures très controversées. Comme par hasard le château fut adjugé une première fois pour la somme de... 305 000 F puis une seconde fois sur surenchère pour près de 2,5 millions. L’acquéreur ne fut autre qu’une société célèbre dans le thermalisme. Mais l’ancien propriétaire malchanceux ne pouvait toujours pas être délogé: il existait une société d’exploitation hôtelière qui tenait commerce dans les murs du château. Alors, peut-être avec le dessein d’en venir à bout. des cambrioleurs firent irruption à Ilbarritz. Se retrouvant face à eux en pleine nuit, le vieil homme ne put lutter: il rendit son dernier souffle sans pouvoir connaître la fin d’une affaire dont il était la seul victime. C’était en 1990. Depuis, la société propriétaire peut donc jouir pleinement du bien qu’elle avait tant convoité. Or, cela fait dix années qu’elle laisse sombrer le château dans la plus grande désolation.

Une colline en or massif

Aucun entretien, aucun travaux ne sont effectués pour maintenir ou améliorer ce qui restera toujours. pour les habitants du pays, le merveilleux château du baron de l’Espée. Peut-être supporte-t-elle mal le fait qu’une associations de défense ait fait classer la demeure au titre des monuments historiques, précisément en 1990, rendant dès lors impossible sa destruction ou sa transformation, anéantissant  ses projets les plus secrets quant à l’exploitation du site? Que peut-elle espérer en laissant se dégrader, au risque de l’irréparable un bien qu’elle a tout fait pour acquérir? Ne serait-ce pas justement l’irréparable qui lui permettrait de faire table rase du passé? Continuant de défier l’injustice des hommes et des éléments, le château d’Ilbarritz gêne et son devenir embarrasse. Son périmètre de protection, ainsi que la loi du littoral, interdisent le lotissement immobilier. Pourtant, des permis de construire continuent d’être délivrés par la municipalité voisine de Bidart. au détriment du site. Et ce, malgré la victoire du comité de défense d’Illbaritz qui vient de gagner une bataille sans précédent contre la volonté farouche de la banque de Bilbao de poursuivre une promotion immobilière dont le premier immeuble sorti de terre doit être détruit en vertu des jugements rendus. L’administration des  monuments historiques semble absente quand il s’agit de faire respecter ses prérogatives et ne paraît pas davantage s’émouvoir du triste sort d’un  bâtiment dont elle avait pourtant reconnu l’intérêt. Seule l’actuelle municipalité de Biarritz. avec en tête son premier magistral. Didier Borotra, semble bien déterminée à sortir de la torpeur un des monuments phares de l’architecture de la fin du XIX’ siècle, comme elle a sauve de la destruction le joyau Art Déco qu’est le casino de la ville. Mais le temps presse... Ilbarritz ne doit pas mourir une seconde fois.

CHRISTOPHE LURASCHI

 

Pour tout savoir sur la folie créatrice du Baron Albert de l'Espée, n'hésitons pas à dévorer l'excellent ouvrage de Christophe Luraschi, par ailleurs premier défenseur du château...

Ed ATLANTICA

 Le château d'Ilbarritz vu par Peyo (5ans)



 
Grâce au supplément estival "spécial Pays Basque" de l'Express, la presse s'intéresse (enfin) au sort du château.
Le château d’Ilbarritz, joyau de la Belle Epoque, n’a cessé de subir les outrages des ans et la folie des hommes. Pour combien de temps encore? Il était une fois un palais de conte de fées. A quelques kilomètres de Biarritz, dressé face à la mer, le château d’Ilbarritz est toujours debout, malgré les vicissitudes de son histoire.

Petit voyage dans le temps. Le XIX e siècle tourne ses dernières pages. En lieu et place du château, il n’y a qu’une colline sauvage battue par les vents et, sur la colline, un homme mystérieux, controversé, immensément riche le baron Albert de l’Espée. Biarritz la mondaine et son bruyant microcosme ne l’intéressent guère. Auréolé de son dédain, cet extravagant misanthrope rêve de bâtir un empire à l’écart du monde. De 1894 à 1906, 400 ouvriers travaillent sans relâche à la réalisation de sa cité interdite. Sur les 60 hectares du domaine, murés et clôturés, poussent d’étranges pavillons semés au gré des styles et des époques. Pagode, manoir féodal, tour de marbre abritent pas moins de sept cuisines et une dizaine de salles à manger où le baron doit pouvoir se restaurer quand bon lui semble. Au nord de la propriété, la Villa des sables est réservée à sa maîtresse, la cantatrice Biana Duhamel, l’une des rares personnes admises, outre, bien sûr, les nombreux domestiques, assermentés. Sur les flancs de la colline, à l’abri des caprices du temps, serpentent des kilo-mètres de promenoirs couverts. Le domaine s’enorgueillit également d’une usine hydraulique, de luxueux chenils, de tentes arabes de pierre. Mais la pépite demeure la résidence du maître de céans. A l’intérieur de cette folie architecturale, une féerie de bois rares, d’escaliers finement sculptés, de cheminées taillées dans du carrare. Au premier étage trône le trésor du château l’orgue de Cavaillé-Coll, dont la perfection égale celle des géants de Notre-Dame de Paris et de Saint-Sulpice. Fenêtres ouvertes sur le large, Albert de 1’Espée, virtuose méconnu et extatique, interprète Wagner de mémoire.

En 1911, coup de tonnerre, le baron quitte à jamais la côte basque. Racheté par Gheusi, directeur de l’Opéra-Comique -également petit cousin de Gambetta - le château connaît des heures mondaines, de réception en visite officielle. Poincaré, Louis Barthou y séjournent ; Saint-Saèns s’émerveille de l’acoustique de la salle d’orgue. Durant la Grande Guerre, la demeure, transformée en hôpital, accueille les rescapés de la boucherie. En 1923, il est vaguement question de convertir le château en temple du 7eme art, mais le projet tourne court. L’âge d’or touche à sa fin. Les chemins couverts et les dépendances sont détruits ( à l’exception d’une maison victorienne, située en contrebas, laquelle abrite, depuis 1991, le bar-resto-boîte Blue Cargo). L’orgue est vendu. Les pillages se succèdent et, peu a peu, les constructions grignotent du terrain.

En 1958, au moment où l’ancien maître de chapelle René Massiaux acquiert la propriété, celle-ci est réduite à 3 hectares. Une ferme occupe les lieux : moutons et cochons se partagent les plus belles pièces. Sous l’impulsion du nouvel occupant, l’endroit recouvre un peu de sa patine : concerts et expositions sont organisés. Au rez-de-chaussée, des chambres d’hôte attirent une clientèle fortunée. Toutefois, la trêve ne dure qu’un temps. La colline, valant de l’or, aiguise bien des appétits. En 1987, un arrêté préfectoral prive le propriétaire d’une partie de ses terres pour implanter deux trous supplémentaires dans le golf d’Ilbarritz, situé sous les fenêtres de la demeure. A l’issue d’une bataille juridique pour le moins brumeuse, le château, finalement mis à prix, est acheté par la Chaîne thermale du soleil. Ce qui n’empêche pas René Massiaux de poursuivre son activité hôtelière jusqu’à sa mort, en 1990. Depuis lors, c’est l’attente. Classée à titre de monument historique à l’initiative de l’association des Amis du, château d’Ilbarritz, menée par Christophe Lurashi (auteur d’Albert de l’Espée, éd. Atlantica) la demeure ne peut être ni détruite ni transformée. Mais, jour après jour, elle subit les outrages du temps sans que son acquéreur semble s’en émouvoir. Et ce malgré une procédure d’arrêté de péril, qui pourrait, à terme, le déposséder de son bien », explique Anne-Marie Rocchi. A la demande de la mairie de Bidart dont dépend le château, cette consultante en développement économique et culturel a planché pendant plusieurs mois sur le dossier Ilbarritz. Pour imaginer, finalement « une société de loisirs artistiques consacrée a la pratique des arts et à l’organisation d’événements culturels et festifs ». Projet, selon elle, « parfaitement adapté a la structure du lieu, peu coû-teux à mettre en route et susceptible de s’autogérer. Christophe Lurashi envisage également l’avenir sous un angle artistique : « Cette maison a été entièrement bâtie pour la musique. Pourquoi ne pas la restituer à sa vocation première en créant un centre voué a l'orgue ? Une académie Cavaillé-Coll, par exemple. » Les « anonymes » proposent, la Chaîne thermale dispose. De sa tour d’ivoire parisienne le PDG Adrien Barthélémy, s’en tient à une réponse laconique : « Nous étudions actuellement toutes les perspectives de redéploiement et nous essaierons de faire le meilleur choix » En attendant, Ilbaritz souffre Ce fleuron de la Belle Epoque sera-t-il relégué aux oubliettes du XXI eme siècle ?


Géraldine Cazorla

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