![]() |

Il
éleva, au sommet de la colline farouche, un palais moderne destiné
à abriter le plus grand orgue jamais construit pour un particulier, instrument
commandé au célèbre Cavaillé-Coll. Tout autour, dispersés au hasard de la
lande, pas moins de quinze constructions principales et trente-cinq refuges
furent créés. Mais l’innovation la plus spectaculaire fut l’érection d’un
invraisemblable réseau de chemins couverts, long de quatre kilomètres, qui
se ramifiaient en tous sens à l’assaut du promontoire défendu. Ces
promenoirs permettaient d’orienter la marche du levant au ponant à couvert
d’une brusque averse ou d’un soleil trop chaud.Les annexes du château prenaient
l’allure tantôt d’un manoir féodal enraciné sur la grève, tantôt d’une tour
de marbre, tantôt d’une pagode, folies dont l’affectation laissait pantois
les rares visiteurs admis dans la cité interdite. Ainsi, pas moins de sept
cuisines, utilisées en du fonction du vent car le baron n’en supportait pas
les effluves, neuf salles à manger où les repas étaient servis, ledit baron
ne sachant jamais à l’avance où il souhaiterait se restaurer, des chenils
plus luxueux que des cabines première classe de transatlantiques, une excavation
artificielle, une usine hydroélectrique, vingt-et-un ponts, pour enjamber
le ruisseau qui traversait la propriété... Aux limites nord du domaine, mais
séparé de lui par un haut mur de clôture, le baron fastueux fit aussi bâtir
un élégant pavillon pour sa maîtresse, l’actrice Biana Duhamel qui avait connu
la gloire en créant le rôle de ‘Miss Helyett”, opérette à succès d’Edmond
Audran. La jeune femme se savait convoquée au château lorsqu’elle apercevait
un drapeau hissé au sommet de sa plus haute tour. La chaise à porteurs, portée
par deux valets orientaux, empruntait alors les cheminements couverts pour
la ramener sans fatigue auprès de son amant...
Tout pouvait laisser croire que la maison était sauvée: c’était sans compter
sans l’appétit féroce des promoteurs (qui décidèrent, dès 1968, de s’emparer
du site incomparable) et la convoitise jamais ouvertement déclarée des municipalités
d’alors. Qu’est-ce que ce nouveau propriétaire n’aurait-il pas fait pour sauver
Ilbarritz? Abusant de sa méconnaissance des affaires, des promoteurs peu scrupuleux
l’entraînèrent dans de sombres et louches manœuvres autour d’une partie de
ses terrains. Ce qui devait arriver arriva: après des années de procès à rebondissements,
après quelques lueurs d’espoir et de grands moments de découragement, la mairie
de Biarritz vint rejoindre le cercle des ennemis en expropriant pour «utilité
publique» la plus grande partie des terrains pour implanter deux des neuf
trous du golf qu’elle avait décidé de construire... sous les fenêtres du château.
L’étau se resserrait: des hommes d’affaires vertueux et leurs complices d’un
côté, la ville de l’autre, comment lutter? Le château fut mis à prix à la
requête des promoteurs, pour la somme de 300 000 F, somme due par le propriétaire
à la suite du rendu de certaines procédures très controversées. Comme par
hasard le château fut adjugé une première fois pour la somme de... 305 000
F puis une seconde fois sur surenchère pour près de 2,5 millions. L’acquéreur
ne fut autre qu’une société célèbre dans le thermalisme. Mais l’ancien propriétaire
malchanceux ne pouvait toujours pas être délogé: il existait une société d’exploitation
hôtelière qui tenait commerce dans les murs du château. Alors, peut-être avec
le dessein d’en venir à bout. des cambrioleurs firent irruption à Ilbarritz.
Se retrouvant face à eux en pleine nuit, le vieil homme ne put lutter: il
rendit son dernier souffle sans pouvoir connaître la fin d’une affaire dont
il était la seul victime. C’était en 1990. Depuis, la société propriétaire
peut donc jouir pleinement du bien qu’elle avait tant convoité. Or, cela fait
dix années qu’elle laisse sombrer le château dans la plus grande désolation.CHRISTOPHE
LURASCHI