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On trouve dans le manuscrit des Hauts-Quartiers une petite note, au crayon, au bas d'une page qui pourrait passer inaperçue, et après tout peut-être a-t-elle été écrite pour passer inaperçue, simple intuition de l'écrivain devant le livre à écrire, petite note pour donner une direction aussi bien qu'un espoir : "le quartier avec sa folle."
Cette note ne pose guère de problème d'interprétation au lecteur. Le titre dit déjà assez que le roman va se situer et décrire la vie d'un lieu, le quartier bourgeois qui domine une ville de province : Irube. De même, le livre s'ouvre et se referme sur un personnage, qui donne aussi son nom à la partie la plus importante du roman : Mme Chotard-Lagréou, la folle dont il est ici question. Gadenne aurait donc résumé là son roman, comme par intuition, ou rétrospectivement, car rien ne permet de dire quand il nota cette simple phrase au bas de la page. Rien sinon peut-être une lecture attentive qui chercherait à comprendre ce que veulent décrire ces Hauts-Quartiers et s'ils répondent à cette définition initiale.
Que n'a-t-on pas voulu voir dans ce roman ? Son poids impose une retenue, une pudeur, sa simplicité éveille la méfiance des littéraires qui se demandent bien ce qui s'écrit là, si platement. Gadenne aurait-il voulu décrire le parcours d'un homme, Didier Aubert, aux prises avec sa thèse de mystique et avec une folle qui soulève tout un quartier contre lui ? Étrange alliance au fond pour un roman, lorsqu'il fait suite à ce récit si condensé, si retenu et mesuré qu'est L'Invitation chez les Stirl. Tout est ici marque d'exception et l'on ne s'est pas privé de cet appui pour tenter d'expliquer le livre.
Et il est vrai que ce dernier roman de Paul Gadenne est une étrange conclusion à son œuvre. Un retour au romanesque inattendu de la part d'un "précurseur du nouveau roman" ou une erreur laissée dans ses dossiers par un romancier mort prématurément. Telles sont - à peu près - les conclusions auxquelles aboutissent ceux qui prennent pour établi que Les Hauts-Quartiers est un roman "à part" et qu'il faut bien pallier ou expliquer d'une manière ou d'une autre ses maladresses.
A bien y regarder, le roman, à coup sûr est "à part". Comme tous les autres romans de Gadenne. Son œuvre n'a cessé de chercher scrupuleusement les formes possibles du roman d'après guerre. On peut bien chercher un nouveau roman sans trouver une école, ni même de partenaires de route ou d'articles ; la recherche n'y perd rien, certainement pas en authenticité.
Si les sentiments de ces lecteurs, tout de même professionnels, mais déstabilisés par un roman édité dix-sept ans après la mort de l'auteur, sont compréhensibles, ils ne résistent cependant pas à l'analyse des faits. Ce livre n'est ni raté, ni inachevé, comme nous le montrent les ébauches conservées.
Il habite Gadenne sans qu'il le sache depuis son arrivée à Bayonne en 1940, près de seize ans avant sa mort. Il accumule en effet au jour le jour les notes qui plus tard lui offriront la matière de son roman. Il s'étonne de cette ville, des conditions de vie qui lui sont réservées, de la situation du logement, des différences si frappantes entre les bas et les hauts-quartiers, là où le hasard le fait vivre, dans sa chambre minuscule, cerné par des villas somptueuses, qu'occupent des veuves solitaires qui lui refusent toute location. Mais surtout, il rencontre des personnes, et par exemple cette "folle" qu'il cherche à comprendre, cette folle dans son quartier, puisqu'elle y règne en maître.
Ces pages de notes ne seront utilisées que bien plus tard, lorsque Gadenne aura quitté Bayonne - Irube dans le roman - pour Cambo : nous sommes donc à l'opposé d'une improvisation. Gadenne se documente, accumule des coupures de journaux, reçoit des informations sur les conditions de travail des ouvriers, médite sur les agissements des notables du cru, sur les promesses qu'on lui a faites, sur l'utilisation qu'on fait de son statut d'écrivain. Tout tend à nous montrer qu'il construit une œuvre - certes nouvelle pour lui, où le monde devra occuper une autre place que dans les romans précédents - mais une œuvre qui n'en demeure pas moins un roman longuement préparé et réfléchi.
C'est bien là ce qui nous gène, la si encombrante présence de l'histoire - de ce présent maintenant passé - dans le roman. Pourquoi avoir décrit les errements d'un thésard, en recherche de logement, accablé par les bruits que font les marchands dans l'entrepôt situé juste au-dessous de sa chambre ? Pourquoi avoir si largement planté le décor et ne pas s'être contenté d'une toile de fond ? Nous voilà forcés d'admettre le prosaïque dans la prose. Forcés rigoureusement, car si le prosaïque a depuis longtemps le droit de cité dans les romans, il est le plus souvent le support d'une description, une sorte d'objet littérarisé par l'écriture, occasion d'une poétique du prosaïque. Au lieu de cela, Gadenne multiplie ici les coups de pistolets dans le concert, avec une méticuleuse application et avec ce qui semble bien ressembler à du plaisir : "faire un livre qui soit comme une gifle."
Il faut donc prêter l'oreille à ce livre que Gadenne disait lui-même être son "œuvre posthume." On concédera à de moins enthousiastes que le monde a vieilli. La crise du logement n'est plus tout à fait la même, les HBM sont devenues des HLM, les thèses de mystiques sont devenues plus rares et la tuberculose moins mortelle. On se demandera cependant ce que cela peut bien changer à un roman.
Si Gadenne renouvelle ici son rapport au monde et le rend plus présent, cela ne signifie pas pour autant qu'il écrive un roman à thèse. Il cherche au contraire à fuir le "document", il ne mène une enquête que par précision et toujours sur ce qu'il a réellement vécu : "un livre, un roman n'est qu'une tentative pour dialoguer une "entreprise de vie" : ni pure confession, ni document, ni enseignement." Les Hauts-Quartiers est un roman qui se veut à la charnière de plusieurs modes d'écriture, quelque part entre l'autobiographie, le discours social, le discours mystique (qui fuit le précédent) et, disons-le, le pamphlet. Cela pourrait donner une sorte de monstre, cela donne plutôt un livre où les couches de significations se répondent et se croisent perpétuellement. On n'est alors plus très loin de ce qui s'écrivait déjà dans La Plage de Scheveningen.
Ce qui perturbe la lecture, c'est aussi que Gadenne se soit refusé à isoler la trajectoire de Didier et par la même à la rendre plus lisible. Elle existe cependant : nous sommes bien face à cet intellectuel qui, incapable de résoudre les innombrables contradictions que la mystique lui fait voir en lui, résout, comme par dépit, une contradiction sociale - cette fille-mère qu'il épouse comme pour se rendre capable d'un acte gratuit - pour obtenir une reconnaissance. Mais Gadenne s'est plu à étouffer cette reconnaissance, à la rendre méconnaissable car imbriquée dans une accumulation de faits-divers aussi cocasses que cruels. C'est ravaler en quelque sorte le martyr, la passion au niveau du fait-divers, faire vivre jusqu'à l'épuisement une trajectoire évangélique dans la pure vie quotidienne:
Le fait passa à peu près inaperçu dans Irube, et même l'entrefilet d'Irube-Éclair au titre accrocheur : Le suicide de la rue Maubec - en sous-titre, en caractères plus modestes : accident ou suicide ?…- parvint à peine à secouer une journée l'indifférence qui était l'état habituel des Irubiens à l'égard de ce genre de nouvelles.
Le travail de Gadenne est à ce point abouti que le roman peut sembler, lui aussi, éreinté et débordé par l'absurdité de ce qui se passe dans les Hauts-Quartiers, et mieux que l'absurdité qui serait encore une posture littéraire, la quotidienneté de ce qui vit autour de Didier, cette banalité que nous connaissons tous et que nous ne saurions trop haïr sous peine de ne plus pouvoir aimer nos propres vies. Il y a, chez Didier, un dégoût pour soi qui appelle un dépassement, mais ce martyr ne peut que rester in-ouï dans un monde inattentif au monde. C'est le message amer et posthume que nous trouvons dans Les Hauts-Quartiers, la question de l'autre ayant pris ici une dimension collective qui se voulait mineure dans les autres romans.
Reste, car il s'agit de roman, le rôle de l'écriture. En nous livrant ce témoignage écrit sur Didier Aubert, Gadenne attend de nous qu'on veuille bien l'entendre. L'hagiographie aurait été vaine, car elle ne demande pas à être lue, mais veut susciter l'imitation. Enterrer un saint dans le quotidien pur, c'est nous demander de bien vouloir délier les fils de sa vie, c'est nous laisser libre de l'entendre, c'est aussi prendre le risque de n'être pas compris. Mais Gadenne est persuadé qu'on n'entend jamais mieux quelqu'un que lorsqu'il nous est totalement inconnu. C'est ce qu'il éprouve lui même en trouvant un jour un ensemble de lettres, abandonnées, écrites par une fille du peuple, traçant l'histoire sans nom d'un amour ignoré. Écrivain, il n'écrit pas. Il se contente de faire précéder chaque lettre d'un commentaire, donnant naissance à ce texte court et inclassable du Bal à Espelette sous-titré à défaut de mieux "lettre trouvées", amusé tout autant que séduit par cette voix vierge de toute littérature : "ce que j'aime ici est sans doute cette spontanéité malhabile d'une fille du peuple qui ne surveille pas sa phrase et, grand Dieu ! ne se regarde pas écrire." Ce refus de la littérature semble annoncer déjà le projet des Hauts-Quartiers où Gadenne fera tout pour donner à Didier à la fois l'étoffe du saint et la spontanéité malhabile du quotidien.
Le secret de ce roman, c'est aussi cette autre note : "il n'est peut-être pas nécessaire, il est même peut-être mauvais, que les romans soient trop bien écrits - trop écrits."
Ainsi, pour lire Les Hauts-Quartiers il faut savoir ne pas se regarder lire. Entrer dans un roman qui laisse au monde le ton de sa voix sans chercher à le modifier. Nous sommes face à un livre trouvé, comme les lettres, et nous devons, nous aussi, savoir porter témoignage.
Didier après sa mort ne laisse qu'une seule trace :
Les papiers - la thèse de Didier Aubert, presque terminée, Taudis et Vie spirituelle, ses notes, ses fiches, qui n'intéressaient personne - confiés à la Bibliothèque municipale où Lambert, [...] fut le seul à aller se recueillir parfois sur ces textes.
C'est exactement l'image du travail de lecture que Gadenne laisse à faire : voir au-delà du simple quartier avec sa folle, le taudis et sa vie spirituelle. Encore nous faut-il retrouver, nous aussi, notre spontanéité malhabile pour nous recueillir sur ce texte.
Octobre 95
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